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Un peu d’histoire…

1UTC Vendredi 13 juin 2008 Laisser un commentaire Voir les commentaires

Cambridge, Angleterre, été 1989. J’y étais pour un séjour de trois semaines d’immersion culturelle et linguistique dans la langue de Shakespeare. J’avais été très très chanceux que mon père accepte que j’entreprenne ce voyage et surtout qu’il consente à passer son printemps à faire des heures supplémentaires pour me payer le voyage à même son salaire d’ouvrier. Ce séjour a joué un rôle déterminant dans ma vie, davantage peut-être que l’éducation reçue auparavant. C’est durant ce voyage que j’ai fait l’apprentissage, à l’âge de 17 ans, de ce à quoi pouvait ressembler la vie d’adulte, car pour la première fois de ma vie je n’étais plus sous surveillance constante. Trois semaines pendant lesquelles j’ai appris — sans doute aidé en cela par les années de préparation — à prendre ma vie en mains et à être responsable de mes actes.

Ce furent aussi trois semaines où j’ai choisi, même parmi notre groupe de 43 Québécois, de ne parler qu’anglais. Tout le temps. Cela a bien sûr frustré certains de mes compagnes et compagnons de voyage, mais je prenais vraiment à cœur le but pédagogique de ce voyage. Je n’étais pas à Cambridge en touriste, même si j’appréciais tout ce qui s’offrait de nouveau à mes yeux. Mon père avait sué sang et eau pour m’offrir cette occasion unique de consolider mes connaissances en anglais (et les circonstances dans lesquelles cette décision s’est prise mériteraient un article à elles seules) et je n’allais pas la gaspiller. Mais comme je le disais, ce voyage a aussi eu des conséquences inattendues: je suis rentré à Joliette transformé.

Mais pourquoi est-ce que je vous raconte ça? Voici: en réaction à mon dernier article avant mon départ pour Vancouver, Momo m’avait indirectement demandé ce qui m’avait amené à m’intéresser à l’histoire. Mon long commentaire en réponse au sien mérite d’être développé. Et pour ce faire, il faut remonter à Cambridge en cet été 1989. Avant cet été passé en Angleterre, j’avais le «malheur» d’être un de ces étudiants du secondaire qui réussit dans toutes les matières. Non, je ne me vante pas… c’est une situation qui pose problème: où donc allais-je donc m’orienter? Comme tous les jeunes de l’époque, j’ai subi les cours d’éducation au choix de carrière qui m’ont permis de mieux comprendre le système scolaire québécois, mais pas vraiment de choisir ma voie. J’ai aussi rencontré l’orienteur de l’école qui m’a fait passer divers tests. Ceux d’aptitudes étaient inutiles, car ils ne me permettaient pas de faire de choix. Ceux d’intérêts me permettaient au moins de cibler ce que je ne voulais pas faire: je ne serais jamais dans le commerce ou le marketing et je n’avais pas le profil «réaliste», c’est-à-dire celui de la personne qui se dirige vers un métier manuel. Ceci dit, j’ai quand même hérité de certaines habiletés manuelles d’un père formé dans la construction domiciliaire et devenu mécanicien de machinerie fixe et d’une mère couturière…

En cet été 1989 qui marquait aussi mon passage du secondaire au cégep, je ne savais donc pas vraiment ce que j’allais faire de ma vie. Mais j’étais à l’âge où ça devient une préoccupation brûlante. Je savais que l’apprentissage de l’anglais allait m’ouvrir des portes — et ce fut certainement le cas — mais je ne savais pas trop à quelles portes j’irais frapper. En rejetant le cours de physique de 4e secondaire au profit d’un cours d’informatique, j’avais plus ou moins fait une croix sur un ancien rêve de devenir architecte (il faut dire qu’une rencontre avec un architecte de mon patelin dans le cadre d’un projet d’éducation au choix de carrière m’avait plus découragé qu’autre chose, car ça avait l’air d’un ennui mortel). En 5e secondaire, j’avais choisi l’option géographie-histoire plutôt que physique-chimie plus par coup de cœur irraisonné qu’autre chose. Je ne détestais pas du tout les sciences, mais je les trouvais un peu trop «sèches» en comparaison avec les sciences humaines. Il y avait donc là l’esquisse d’un choix.

J’avais eu en 4e secondaire un excellent professeur d’histoire (Michel Roch) qui m’avait certainement donné une certaine piqûre. Mon prof de 5e secondaire, dont j’oublie le nom, manquait un peu d’expérience et de confiance en lui-même, mais il était animé d’une passion certaine. Ils ne furent pas d’une influence décisive, mais ils ont certainement contribué à ne pas me faire détester l’histoire comme je l’ai si souvent entendu dire par diverses personnes qui me disent haïr cette discipline. Ce que j’en ai retenu, c’est que l’histoire permettait de comprendre des changements dans le temps en établissant des liens entre divers événements, personnages et idéologies. Certains de mes collègues du secondaire voyaient l’enseignement de mon prof de 4e secondaire sous un jour fort différent, comme en témoigne cette caricature parue dans notre journal de finissants, œuvre, si je ne m’abuse, de mon confrère de classe Patrick Hay:

Le secret pour réussir à comprendre les notes au tableau, qui devenaient effectivement cryptiques à la fin du cours, était d’être attentif tout au long de l’exposé… J’avoue que de caricaturer un prof qui utilisait souvent les caricatures pour nous enseigner l’histoire n’est pas sans une douce ironie.

L’histoire m’intéressait donc déjà, mais je ne voyais pas cette discipline comme un projet de carrière… Au cégep*, je me suis inscrit en «sciences humaines avec maths» (oui, j’ai fait du calcul différentiel et intégral et j’ai même aimé ça!). J’ai aussi pris de nombreux cours d’informatique et j’ai suivi tous les cours d’histoire et de sciences politiques offerts. J’y ai écrit de longs travaux de recherche fort documentés qui me passionnaient. C’étaient des années fastes pour ces disciplines: nous vivions en direct la chute du bloc communiste, où histoire et politique se rencontraient. L’Europe me passionnait à l’époque bien davantage que le Canada.

C’est aussi au cégep que j’ai découvert que je pourrais être enseignant, car je m’ennuyais à mourir dans les cours de français obligatoires (nous avions eu une formation supérieure à la moyenne au secondaire et je pouvais enseigner la grammaire), si bien que dès ma deuxième session, je me suis retrouvé au centre d’aide en français du collège, ce qui remplaçait mon cours de français. Et j’y suis resté jusqu’à la fin de mes études collégiales, n’ayant plus qu’à prendre un cours de littérature française dans lequel je me suis passionné pour la poésie (ce fut un bref, mais bref interlude dans ma vie d’essayiste). J’ai aussi continué à consulter l’orienteure au cégep, mais sans pouvoir me faire une meilleure idée de ma carrière à venir.

Je ne suis pas retourné à Cambridge depuis l’été 1989 (j’ai le projet d’y aller l’été prochain pour assister aux cours de l’école d’été en histoire médiévale, une manière de célébrer le 20e anniversaire de mon passage là-bas… le temps file!) mais j’ai continué mon apprentissage de l’anglais pendant l’été en me rendant deux fois de suite à Ottawa pour y passer six semaines en immersion durant les étés 1990 et 1991. C’est ainsi que j’ai commencé à connaître l’Université d’Ottawa, où j’allais peu après commencer mon baccalauréat ès arts avec spécialisation en histoire et concentration en sciences religieuses. Cambridge devait néanmoins jouer un rôle déterminant dans le processus qui m’a amené à Ottawa, car c’est en partie grâce à cet unique séjour à l’étranger que 1) j’ai acquis une compétence suffisante en anglais pour poursuivre des études supérieures dans cette langue et 2) c’est en partie grâce à cette expérience que j’ai été sélectionné pour travailler comme page parlementaire, ce qui m’a permis de pouvoir me payer des études à Ottawa (avec, je dois dire, un bon coup de pouce parental: mes parents défrayaient les frais de scolarité et de logement et moi le reste).

Pourquoi l’histoire et les sciences religieuses? C’est que, pendant que ces questionnements d’avenir se présentaient, j’ai vécu une série d’expériences spirituelles qui m’ont amené à envisager la vie religieuse et/ou la prêtrise comme vocation. Elles ont aussi commencé à Cambridge, dans cette modeste chapelle pour être précis.

Photo tirée du site du collège Trinity Hall

J’ai passé mes années de formation universitaire tiraillé entre l’histoire et la théologie ou les sciences religieuses. Ce n’est qu’en quatrième année de baccalauréat que j’ai fait le choix de m’inscrire à la maîtrise en histoire parce que j’y prenais vraiment goût. Une bourse d’études m’a encouragé à suivre cette voie.

C’est ici que l’histoire des sourds est arrivée dans ma vie. Je venais de réaliser un mémoire de fin d’études portant sur des collèges classiques et en fouillant dans les archives des Clercs de Saint-Viateur, qui tenaient l’un des deux collèges étudiés, j’ai découvert cette chose étrange qui portait le nom d’«Institution des Sourds-Muets». Dekessé? Je me demandais bien ce qu’une communauté religieuse à vocation principalement éducative pouvait bien faire avec des sourds, ne pensant pas qu’il s’agissait là d’une école… le nom suggérait plutôt à mon esprit un hospice de quelque sorte (après tout, je venais aussi de réaliser un travail de recherche sur les asiles d’aliénés au Québec au dix-neuvième siècle, ce qui m’a amené à lire pour la première fois Michel Foucault, dont l’influence allait être déterminante.

C’est ainsi que j’ai rédigé un mémoire de maîtrise sur cette institution pour les sourds et que, pendant mes recherches, j’ai découvert qu’il existait une vaste littérature sur l’histoire des sourds, principalement d’origine étatsunienne, car il y a à Washington une université pour les sourds fondée en 1864. On y publie des études historiques sur la surdité et la plupart des leaders dans le monde sourd nord-américain ont fait des études dans cette université. Je n’y ai encore jamais mis les pieds, mais j’ai communiqué avec certains de leurs chercheurs, l’un d’entre eux fut même mon examinateur externe pour ma thèse de doctorat. Ces découvertes pendant la réalisation de ma maîtrise m’ont donc amené à situer l’éducation des sourds dans un cadre plus large que celui du monde religieux et éducatif du Québec. Un doctorat s’imposait désormais, ce qu’une autre bourse a facilité.

Après cinq ans à l’Université d’Ottawa, j’avais besoin de changer d’air et après avoir presque choisi de fréquenter l’Université Jean-Moulin (Lyon III) j’ai abouti à l’Université Laval. Je n’y ai passé que neuf mois avant de recommencer mon doctorat à McGill (il y a ici une très longue histoire que je préfère ne pas raconter publiquement). Encore une fois, j’avais les pieds dans deux départements: celui d’histoire et celui des sciences sociales de la médecine, car mon directeur de thèse était dans ce dernier département. Après une première année difficile (pendant la fameuse tempête de verglas de janvier 1998, j’ai développé une mononucléose et je devais quand même me taper un livre par jour en préparation de l’examen de synthèse oral!) sont venues les années de rédaction de thèse. L’accouchement final a eu lieu en 2003: une étude des trois institutions d’enseignement aux sourds ayant existé à Montréal entre 1850 et 1920 et surtout des discours qu’elles véhiculaient sur la surdité et sur les valeurs sociales ambiantes.

Ce que j’ai découvert au cours de ce processus est que, d’abord, j’aimais beaucoup le milieu universitaire et que je m’y verrais bien y poursuivre une carrière. Mon fameux conflit de choix de carrière allait donc se résoudre par lui-même. Ensuite, j’ai découvert que ce qui m’intéressait dans l’histoire de la surdité était le fait qu’en étudiant cette petite minorité à base linguistique (je ne considère pas la surdité en tant que handicap physique) je pouvais découvrir les valeurs qui animent une société donnée à divers moments. En effet, en observant les programmes de formation des institutions et les attitudes face aux sourds et leurs changements dans le temps et l’espace, on perçoit des tendances beaucoup plus larges. Je n’irai pas plus loin ici, mais cela vous donne une idée de ce qui anime encore mes recherches.

Le doctorat, si on exclut l’année passée à l’Université Laval, m’a pris six ans de travail. Cependant, pendant ces mêmes années, le projet de vie religieuse s’est aussi concrétisé et j’ai fait mon entrée au noviciat des Clercs de Saint-Viateur en 2001 après deux ans de préparation (postulat). Disons que ça dérangeait un peu mes études… et que ça remettait peut-être aussi mon projet de carrière en question. L’expérience (cinq ans au total en comptant le postulat) fut extrêmement enrichissante, même si elle m’a amené à finalement décider de me retirer un peu plus d’un an après ma profession religieuse, justement parce que mon supérieur provincial et moi-même avions des visions assez divergentes concernant mon avenir. L’expérience communautaire m’a permis d’acquérir une maturité spirituelle, mais aussi de comprendre que pour moi l’enseignement universitaire était en moi une vocation à tout le moins aussi forte que celle de l’«évangélisation». En février 2004, forcé à choisir entre les deux, l’enseignement l’a emporté. J’avais 32 ans et si je ne voulais pas condamner ma carrière universitaire de manière définitive, il fallait que je la relance au plus tôt.

Et me voici, après trois ans d’enseignement comme chargé de cours aux universités d’Ottawa et Carleton, enseignant à Red Deer depuis un an. Je suis très heureux du résultat d’un parcours qui n’a pas toujours été linéaire. Et pour boucler la boucle, je dirais que dans tout ça, l’élan donné par ce séjour de trois semaines à Cambridge a joué un rôle déterminant: un coup de maturité, une connaissance de l’anglais approfondie, une touche de spiritualité et aussi le contact avec l’un des berceaux de l’enseignement universitaire dans le monde, où je vivais au milieu d’une histoire qui s’exprimait à moi par des bâtiments, des monuments et des artefacts. Oui… il faut que je trouve le moyen d’aller célébrer ça sur place l’an prochain (en poursuivant ma formation, bien sûr)!

*Note à l’intention des lecteurs de l’extérieur du Québec. Le système scolaire québécois est composé d’une année d’école maternelle suivie des six années du cours primaire (que l’on termine normalement à l’âge de 13 ans ou avant). Suivent cinq années de cours secondaire et deux années de formation collégiale. L’acronyme cégep veut dire «collège d’enseignement général et professionnel» car on y dispense à la fois une formation pré-universitaire de deux ans et des «techniques» de trois ans.

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