Accueil > Ainsi va la vie, Célébrations, Dans la tour d'ivoire, Patrimoine > Bonne fête à tou(te)s les Canadien(ne)s!

Bonne fête à tou(te)s les Canadien(ne)s!

1UTC Mardi 1 juillet 2008 Laisser un commentaire Voir les commentaires
Drapeau à <i>Canada Olympic Park</i>, Calgary.

Drapeau à Canada Olympic Park, Calgary.

… et à tou(te)s les Québécoi(se)s, bonne journée «nationale» du déménagement!

En cette journée de célébration nationale, j’ai le goût de jouer un peu à l’historien… après tout, c’est mon métier! Que célébrons-nous donc en ce premier jour de juillet?

La réponse rapide est que nous commémorons la prise d’effet de l’Acte de l’Amérique du Nord Britannique (AANB), une loi du parlement britannique qui a reçu la sanction royale de Sa Majesté la Reine Victoria le 29 mars 1867. En voici la première page:

(Source: La fin de l'Empire britannique: les Dominions. Archives Nationales, Grande Bretagne)

Mais déjà surgissent des questions… Une loi du Parlement britannique? Aussi, le titre dit bien «un acte pour l’union du Canada, du Nouveau Brunswick et de la Nouvelle Écosse». C’est donc qu’il existait quelque chose nommé «Canada» avant 1867? Effectivement. Contrairement à ce que pensent bien des gens pour qui l’histoire du Canada est ennuyeuse, c’est aussi une longue histoire. Elle diffère également selon la perspective que l’on prend… et ce dès les débuts.

Entre autres, les archéologues pensent que les premiers êtres humains à habiter les Amériques sont arrivés de Sibérie par le Détroit de Behring quelque part entre 80 000 et 12 000 ans avant notre ère (voir la carte; cliquer pour agrandir). Les peuples de ce que l’on appelle communément les «Premières Nations» considèrent pour leur part qu’ils tirent leur origine de cette terre, matrice de leur vie. Chose certaine, ce sont eux qui, à la grandeur du continent, ont développé une grande variété de cultures et civilisations qui avaient en commun une étroite adéquation avec le milieu qui les soutenait. Écologistes avant l’heure? Pas nécessairement. Cependant, ils avaient appris à vivre avec une nature qui dictait plus souvent qu’autrement ses volontés à l’humain, adaptant leur mode de vie aux ressources qui les entouraient.

Puis est arrivé l’homme blanc… et la femme blanche a suivi, tous deux étant animés (peu importe leur pays d’origine en Europe) d’un zèle missionnaire et colonisateur entretenu par les rivalités de leurs mères-patries européennes, pour qui l’Amérique devenait un atout de plus dans leurs luttes pour augmenter leur pouvoir. Sur le territoire de ce qui allait devenir le Canada, les scandinaves se sont momentanément installés sur les côtes atlantiques autour de l’an mil, mais leurs colonies firent long feu. Puis des pêcheurs basques commencèrent à s’installer, au début du seizième siècle, pendant l’été pour sécher la morue pêchée au large de Terre-Neuve; ils furent bientôt suivi par des explorateurs nantis de «monopoles» de diverses couronnes européennes, ce qui allait créer la rivalité entre Anglais et Français en terre d’Amérique du Nord. Alors que les Anglais se sont principalement installés le long de la côte de l’océan, les Français se sont insérés dans le très stratégique fleuve Saint-Laurent, porte d’entrée maritime du continent. De là, ils allaient étendre leur rayonnement de fort en fort jusqu’à la Nouvelle Orléans, décrivant un vaste arc passant par les grands Lacs entre des possessions britanniques le long de la côte de ce qui allait plus tard devenir les États-Unis et les autres autour de la Baie d’Hudson, officiellement possession britannique après 1713.

L'Amérique du Nord au Traité d'Utrecht (1713): Territoires de la France (bleu), de l'Angleterre (vert) et de l'Espagne (brun). Source: J.M. Bumsted. A History of the Canadian Peoples (3rd ed.). Toronto: Oxford University Press, 2007, p. 67

Dans ces luttes pour l’hégémonie d’une influence européenne sur le continent, les Amérindiens, originalement jugés essentiels à la survie des colons et à l’exploration du continent, allaient se trouver partagés et utilisés par les deux camps. Peu à peu s’installe une population permanente qui développe une civilisation à l’européenne le long des principaux cours d’eau du versant atlantique du continent. Au dix-huitième siècle, les enjeux se précisent alors que les guerres entre les puissances européennes se multiplient. La France finira par trouver que le rendement économique de la «Nouvelle France» est bien piètre eu égard aux ressources nécessaires pour la défense d’un territoire aussi étiolé et menacé de toutes parts, faute de frontières naturelles autres que les Appalaches qui bordaient à l’ouest les possessions atlantiques de l’Angleterre. Le 8 septembre 1760, c’est la capitulation à Montréal et à l’issue de la Guerre de Sept Ans en 1763, la Nouvelle France devient possession britannique. C’est alors, avec la «Proclamation Royale» que la Grande Bretagne amorce un régime de monarchie constitutionnelle qui remplace la monarchie absolue française.

Territoire de la Proclamation Royale comparé à l'étendue de l'influence de la Nouvelle-France

Les années qui suivirent (1763 à 1840) furent particulièrement mouvementées pour la nouvelle colonie britannique de la vallée du Saint-Laurent, où se concentre désormais l’essentiel de l’«histoire du Canada». La reconnaissance de l’indépendance des anciennes colonies anglaises qui deviennent officiellement les États-Unis d’Amérique en 1783 amène un changement de la donne sur le continent: un nouveau pouvoir émerge qui cherche à rompre les liens de dépendance coloniale avec l’Europe et à établir sa propre hégémonie sur le continent. Ceci force la Grande Bretagne à traiter les quelque 80 000 colons français de la vallée du Saint-Laurent avec un respect mêlé du désir d’angliciser pour de bon cette population… quand cela sera jugé opportun. Le nouveau mélange de populations qui s’effectue allait amener des dynamiques ethniques inédites jusque là chez les colons, lesquelles ne répondaient pas toujours aux désirs des chefs politiques. Il y a plus de collaboration entre les habitants qu’il ne paraît au niveau politique, bien que certains groupes cherchent à s’isoler les uns des autres. Durant cette période, Montréal émerge comme centre économique et culturel, puisque cette ville constitue de plus en plus une plaque tournante pour le commerce et l’immigration vers l’intérieur du continent.

En 1791, le territoire acquis par la Grande Bretagne trente ans plus tôt reçoit sa première constitution instaurant le parlementarisme. La colonie est divisée en deux (le Haut et le Bas Canada) et chacune des colonies reçoit une législature. Dans les provinces maritimes, la même dynamique opère lorsque en 1784, le Nouveau Brunswick est séparé de la Nouvelle Écosse suite à l’arrivée de Loyalistes britanniques émigrés des États-Unis.

En 1812-14, une guerre entre la Grande Bretagne et les États-Unis, la dernière à avoir opposé le Canada et son voisin du sud, définit pour de bon la géopolitique du continent. Les traités signés suite à cette guerre éliminent les Premières Nations comme force stratégique et amènent la création de la frontière fixée au 49e Parallèle à l’ouest du Lac des Bois.

Au Bas-Canada en 1837-38, le délicat équilibre entre Canadiens-français et britanniques est rompu et amène une crise d’envergure pendant laquelle une armée populaire (les Patriotes) prend les armes contre le gouvernement. En même temps, une insurrection de moindre envergure menace également le gouvernement britannique du Haut-Canada, ce qui amène une intervention musclée de l’armée britannique et la suspension de la constitution de 1791 pendant qu’un enquêteur est envoyé pour trouver une solution aux problèmes des colonies canadiennes. Son rapport amène l’union législative des deux colonies (c’est le «Canada» mentionné plus haut dans l’intitulé de l’AANB de 1867). Malgré une croissance économique marquée, l’expansion d’un réseau de chemins de fer, le début du processus d’industrialisation, l’établissement de systèmes d’éducation et la consolidation de certaines pratiques politiques, notamment le principe du «gouvernement responsable», l’Acte d’Union allait établir une période d’instabilité constitutionnelle à laquelle l’AANB de 1867 voudra apporter une solution définitive.

Le symbole le plus patent des crises constantes du gouvernement du Canada à l’époque est l’impossibilité de décider d’une capitale, qui, établie à Kingston en 1841, déménage à Montréal en 1844 avant de quitter la ville en 1849 suite à l’incendie du parlement lors d’une émeute. Pendant les années suivantes, le parlement alternera entre Québec et Toronto tous les cinq ans avant que, écœurés par l’instabilité constante de leur situation et les coûts que génère ce système d’alternance, les parlementaires fassent finalement appel à la Reine pour trancher le litige. En 1857, à l’issue d’un concours confrontant cinq villes possibles, celle-ci choisit le petit village forestier de Bytown, devenu Ottawa cette même année, comme nouvelle capitale.

L’Acte de l’Amérique du Nord Britannique résulte d’un processus complexe où durant les années 1860, un ensemble de facteurs amènent les trois colonies britanniques qui deviendront les quatre premières provinces du nouveau pays à choisir un modèle d’union fédérative sur le modèle étatsunien tout en conservant le parlementarisme britannique comme base du système législatif. Des pressions économiques et militaires de la part de la Grande Bretagne se font sentir depuis que celle-ci a abandonné un système de préférence coloniale au profit du libre-échange en 1846. Elle tient donc moins à ses colonies de peuplement européen (tout en s’accrochant aux colonies de ressources comme l’Inde) et ne veut surtout plus défrayer leur défense. Cela effraie les «Canadiens», qui voient avec appréhension les États-Unis tomber dans la Guerre de Sécession et craignent une invasion. De plus, le chemin de fer est à l’époque considéré comme le moteur principal du développement économique, mais la construction de voies ferrées entraîne des dépenses pharaoniques que les prêteurs britanniques ne veulent plus garantir aux colonies tant qu’elles sont divisées: plusieurs promoteurs ferroviaires font partie des «Pères de la Confédération». Enfin, la crise constitutionnelle dans la «Province du Canada» appelle une réponse radicale.

Les «Pères de la Confédération» à la Conférence de Québec, Octobre 1864. Source: Bibliothèque du Parlement (fédéral). Cette toile est installée au-dessus du siège de l'orateur à l'Assemblée Nationale du Québec.

Le projet d’une (con)fédération des colonies britanniques d’Amérique du Nord prendra naissance en 1864 à l’occasion d’une conférence originalement organisée par les provinces maritimes mais où la délégation canadienne, invitée à se joindre aux discussions, finit par rallier la faveur de la majorité des délégués autour d’un projet d’union élargie. Le projet ne fut pas adopté sans une certaine opposition, principalement en Nouvelle Écosse et au Canada-Est (Québec). C’est entre autres pour répondre aux craintes des minorités qu’un système fédéral a été mis sur pied, donnant aux provinces une certaine autonomie en ce qui a trait aux pratiques culturelles (éducation et services sociaux). Les années qui suivront verront les provinces et le gouvernement central se quereller à plusieurs reprises concernant leurs divers champs de responsabilités alors que le pays s’étend et se développe.

(Les quatre premières provinces du Canada, 1867. Source: «Notre mémoire en ligne»)

La Fête du Canada, c’est donc la commémoraison de cet acte législatif qui a donné naissance au Canada dans sa forme actuelle. C’est un acte éminemment politique. Toutefois, la Fête du Canada, c’est aussi la célébration de ce que le pays est devenu. Des quatre provinces originales, il a étendu son territoire à l’ouest, à l’est, puis au nord pour compter aujourd’hui dix provinces et trois territoires. Cette expansion géographique s’est accompagnée d’un développement économique, démographique et culturel impressionnant pour un pays d’à peine un peu plus de cent ans d’âge. La Fête du Canada est devenue une célébration de la diversité de ce qui fait le pays, même si cette diversité n’a pas toujours fait partie des valeurs principales qui ont animé ses décideurs au cours de son histoire.

Aux nouvelles Canadiennes et nouveaux Canadiens qui prêteront serment en ce jour, bienvenue!

Bonne fête à tous, «d’un océan à l’autre»!

  1. 1UTC Mardi 1 juillet 2008 à 9:05 | #1

    Merci pour le cours d’histoire.. je vais me coucher moins niaseux ce soir! Et pour les Québecois.. c’est le fête national du déménagement : quelle belle gang de morons.. non mais sérieux.. pourquoi c’est la seule place que c’est les déménagements à la même journée?

  2. 1UTC Mardi 1 juillet 2008 à 13:28 | #2

    Il y a une histoire derrière le jour national du déménagement au Québec aussi… Autrefois, c’était le premier mai, qui était un jour férié (la Fête des Travailleurs). Comme cela forçait souvent les enfants à changer d’école juste six semaines avant la fin des classes, le «jour du déménagement» a graduellement migré vers un autre jour férié moins dérangeant: seul le 1er juillet pouvait vraiment répondre aux besoins à ce titre (la Saint-Jean-Baptiste étant trop près de la fin des classes et la Fête du Travail trop près du début).

    Ceci dit, aucune loi au Québec ne sanctionne le 1er juillet comme journée officielle de fin des baux. C’est une tradition. Ce n’est qu’une «entente» entre les proprios et les locataires et c’est surtout pratique pour les propriétaires, qui peuvent plus facilement trouver à louer leurs logements. Pour les locataires, cela génère des coûts supplémentaires considérables pour la location d’équipement, des attentes interminables pour faire transférer les services (téléphone, électricité, etc) et des désagréments sans nom lorsque la «chaîne» des déménagements est brisée et que l’on doit attendre que le locataire précédent ait pu obtenir son camion de location qu’un autre n’a pas retourné à l’agence à temps afin de pouvoir emménager.

    Lorsque j’étais locataire au Québec, j’ai toujours forcé mes propriétaires à renouveler le bail à l’anniversaire de sa signature ou au début du mois le plus près (jamais un 1er juillet). Sinon, c’était bien simple, je ne signais pas. Il n’en tient qu’aux locataires potentiels à tenir leur bout et à ne pas se laisser faire.

  3. 1UTC Mardi 1 juillet 2008 à 14:20 | #3

    Cette chaîne de déménagement dont tu parles, je l’ai expérimenté hier, en déménageant une amie. La dame occupant le nouveau logement de mon amie s’était engagée à libérer l’appartement pour 15h00. Quand nous sommes arrivés, vers 18h00, elle était encore en train de faire ses boites, car elle pensait avoir jusqu’au 1er juillet 15h00 pour libérer les lieux. Enfer et damnation!!!

    (P.S.: un peu de pression de notre part, et elle a finalement quitté ver 21h00)

  4. 1UTC Mardi 1 juillet 2008 à 14:35 | #4

    Enfer et damnation!

    J’espère que S ne s’en porte pas trop mal et qu’elle a pu s’installer.

  5. 1UTC Mardi 1 juillet 2008 à 18:02 | #5

    Doreus, merci pour la leçon magistrale d´histoire du Canada. Je vais la lire plus calmement. J´ai sommeil, maintenant, je suis crevée, je vais dormir…

    Je vous embrasse, mon cher.

  6. 1UTC Mardi 1 juillet 2008 à 20:18 | #6

    Merci Violeta.

    J’aurais continué le texte après 1867, mais je trouvais que c’était déjà assez long comme ça!

    Je me reprendrai pour la suite un de ces jours (et ça va probablement prendre plusieurs messages).

    Bon repos!

  7. 1UTC Mardi 1 juillet 2008 à 20:46 | #7

    J’imagine que ce message sur l’histoire du Kanada est le début de ton “Histoire définitive du Kanada: comment c’est que ça l’a commencé pis comment c’est que ça va finir”

  8. 1UTC Mardi 1 juillet 2008 à 20:49 | #8

    Euh… pas vraiment?

    Tu sais comme moi que l’histoire est une science qui évolue constamment et je sais que tu blagues. J’aimerais bien savoir, par contre, «comment c’est que ça va finir»…

    Je me rends par contre compte que je donne ici un scoop sur le cours que je donne… et ce gratuitement! (et pendant que je suis en vacances).

  1. Pas encore de rétrolien.