Pis, l’Alberta, c’est pour combien de temps?

Depuis quelque temps, on dirait que tout le monde me pose la question: «Pis, quand est-ce que tu reviens [au Canada central]?» Encore dernièrement, ma mère me demandait quand mon contrat se terminait… pensant que c’était un engagement à terme fixe. D’une part, la question est quelque peu mal posée. Elle devrait plutôt être: «est-ce que tu reviendras un jour?». La réponse la plus simple que je puisse donner est que je n’en ai pas la moindre idée.
Pour comprendre cette réaction, il faut connaître un peu de mon histoire personnelle et savoir ce qui m’a amené à m’«expatrier», comme disent certains. Mon histoire personnelle permet de comprendre pourquoi ce mot d’«expatriation» n’a pas de sens chez moi. Oui, j’ai quitté une région qui m’a vu grandir et où j’avais des repères identitaires. Néanmoins, mes racines dans la ville de mon enfance (Joliette, au Québec) sont bien ténues. Depuis 1991, je n’ai fait que visiter sporadiquement ce patelin où j’ai passé les dix-neuf premières années de ma vie. J’y ai vécu un été parce que je n’avais pas d’emploi à Ottawa (où je vivais à l’époque) et que l’usine où mon père a passé trente-sept ans de sa vie embauchait des enfants d’employés pour l’été. C’était en 1994. À la fin de cet été-là, je suis retourné à Ottawa pour amorcer ma maîtrise, au grand dam de mon père, qui pensait que j’allais lâcher les études par appât du gain. C’était bien mal me connaître. L’idée de passer ma vie en usine — la même qui a rendu mon père bien malheureux pendant une bonne partie de sa vie — ne me souriait guère.
C’est aussi un emploi qui m’a amené ici. Un emploi dont la description était particulièrement alléchante, et la réalité n’a jusqu’ici pas démenti l’impression que j’avais eu à lire l’affichage du poste. J’avais alors écrit à la fin du premier paragraphe de ma lettre de candidature, après avoir dressé des liens étroits entre les qualifications requises et mes aptitudes: «Look no further.» Non, ne regardez pas les autres dossiers: cet emploi est pour moi. Ce n’était pas de la frime: j’y croyais. Et j’ai eu le poste.
Ce n’était pas pour le salaire; en fait, en arrivant ici, je n’ai pas eu un salaire plus élevé que ce que j’aurais gagné à Ottawa en travaillant comme chargé de cours aux universités d’Ottawa et Carleton. En plus, en demeurant à Ottawa, j’aurais continué à payer 450$ tout compris pour un petit logement plutôt que de payer mon loyer actuel, sans compter les paiements mensuels plus élevés pour Bernadette que ce qu’ils étaient pour Anastasia. Donc, au bout de la ligne, j’aurais eu davantage d’argent dans mes poches. Beaucoup. Mais peut-être pas pour longtemps, car les offres de charges de cours se sont taries cette année. Le déménagement a généré des dettes qui ne sont pas encore complètement payées. Ce n’est pas par goût de lucre que je suis venu dans la province la plus prospère du pays. C’est par amour de l’enseignement. Celui-ci ne se dément pas, après presque deux ans au collège.
La vie ici est-elle parfaite? Bien sûr que non. Est-elle mieux ou pire qu’avant? Je dirais que j’ai trouvé dans le milieu où je vis un niveau d’équilibre personnel dont je n’avais jamais encore bénéficié. Ça vient de plusieurs facteurs: un sentiment de satisfaction face à mon travail, le fait que celui-ci est un poste menant à la permanence (donc offrant une certaine sécurité d’emploi), le fait que j’ai l’espace nécessaire pour vivre et cultiver mon jardin… Désirerais-je davantage? Peut-être un remboursement plus rapide de mes dettes et des amis plus proches? Mais j’ai des amis avec qui la distance ne compte pas et d’autres ici qui me rendent la vie agréable. Les dettes, on ne s’en fait pas trop; ça finira bien par se rembourser.
En plus du poste que j’occupe, j’ai la joie ici d’être situé près d’un centre d’étude de la surdité, ce qui me permet, sans devoir vivre avec une pression académique constante de publication, de poursuivre mon travail de recherche et de lier des partenariats intéressants dans le milieu. De plus, mon implication au sein de l’Association canadienne-française de l’Alberta m’amène à m’insérer dans la communauté et à jouer un rôle dans le maintien de la francophonie hors du Québec. Cela me tient profondément à cœur, en plus de rejoindre mes intérêts de recherche, qui portent sur les dynamiques minoritaires.
Reviendrai-je donc un jour vers l’est? Je l’ignore. Si une occasion intéressante s’offre d’aller enseigner plus près du fleuve Saint-Laurent, je vais certainement la considérer. Cependant, il est aussi possible que je m’enracine ici. Ou ailleurs, car, à part les États-Unis, je suis bien ouvert à me déplacer. Je suis de cette génération à qui on a martelé, dans les années 1990, alors que tout fermait et que l’idée d’une carrière «pour la vie» disparaissait définitivement, qu’il fallait garder les yeux ouverts et adopter une attitude mercenaire face à l’emploi. Là-dessus, je me conforme assez bien au moule. C’est aussi dans mon tempérament. Mes racines, elles sont là où j’ai les pieds.
Ceci dit, je n’oublie pas mes amis au loin. C’était d’ailleurs l’idée originale de ce blogue: garder le contact.
J’imagine que lorsque tu auras ta permanence (car, te connaissant, ce n’est un si mais un quand), j’imagine que tu seras plus en mesure de rembourser tes quelques dettes, et que tu seras en mesure de revenir au grand pandémonium montréalais un peu plus souvent, et alors, ce sera comme si tu n’étais jamais parti…
Et pis, Doréus, si tu te sens bien en Alberta, c’est bien que tu y sois, et pis si un jour le hasard veut que tu traînes tes souliers ailleurs, et bien tout bien considéré, c’est parce que quand on se sent bien dans la vie, on va de but en but sans jamais atteindre le dernier.
Moi qui ne te connais qu’à distance, à travers ces lignes, je peux mesurer que l’éloignement n’est pas un frein. L’une de mes filles avec qui je m’entends particulièrement bien, a choisi d’aller vivre dans le Tarn. je suis ravie de voir qu’elle s’y sent bien et je suis heureuse pour elle, même si parfois nos conversations du soir me manquent un peu. Nous ne faisons pas nos enfants pour nous les attacher, mais pour qu’ils s’élèvent et prennent leur indépendance, alors, c’est parfaitement réussi.
Pourquoi ne pas étendre ce principe à tous ceux qu’on aime ?
Les dynamiques minoritaires , sujet intéressant ! Les minorités sont elles solubles dans la Démocratie ? Le mécanisme majoritaire est il mortel pour icelles ?
De ton billet, Doreus, je retiendrai «Look no further» et “… garder les yeux ouverts et adopter une attitude mercenaire face à l’emploi”.
Quant aux dettes, j’ai depuis longtemps acquis la certitude que la vie à elle seule n’est qu’un grosse dette.
Alors, si “Look no further” pouvait passer pour un excès d’optimisme, Il est clair, Momo, que “la vie n’est qu’une grosse dette” me parait en revanche être un excès de fatalisme.
Boris, t’as tout compris.
KRN aussi.
Patton, pour répondre un peu trop rapidement à ta question, je ne crois pas que les minorités soient solubles dans quelque société que ce soit (peu importe son mode de gouvernement). C’est dans la nature des minorités d’être différentes. Ceci dit, une démocratie saine sait apprendre des minorités et non les opprimer. Mon sujet d’études n’est pas directement porté à la chose politique en soi… mais bien sur les attitudes sociales face aux minorités et ce qu’elles disent de la société en général.
Momo… une dette de quoi, envers qui?
Ahem… envers…. hum… je savais qu’en écrivant cela j’allais me mettre dans une situation embarrassante, et je n’en attendais pas moins de vous (il faut bien provoquer l’optimisme de temps à autres, merci de vos question pertinentes).
Dettes de quoi ? Dettes de sommeil par exemple…
Voici quelques éléments glanés sur Wikipedia que je vous invite à extrapoler librement :
“Une situation de dette est une situation sociale dans laquelle une personne ou un groupe de personnes, ayant reçu quelque chose d’une autre personne ou d’un autre groupe de personnes, a l’obligation ou le sentiment d’obligation de rendre quelque chose de même valeur.
Dans la mesure où la notion d’égalité de valeur est subjective, le sentiment de dette est aussi subjectif…De l’obligation de rembourser une dette peut venir le sentiment désagréable voire insupportable d’avoir des dettes. Dans cette mesure, elle vient de la personne endettée.
L’obligation peut aussi venir de la personne ayant donné quelque chose et revendiquant un retour sur investissement ou imposant par la force d’être remboursé. Enfin, elle peut venir d’un tiers”.
Enfin, la notion de dette peut être reliée au sentiment de culpabilité par la notion de réparation de faute”.
http://fr.wikipedia.org/wiki/Dette
De mon côté, puis-je suggérer l’idée que la notion de karma ressemble par certains côtés à la notion de dette ?
Plus judéo-chrétiennement, est-ce abusif de faire un parallèle entre la notion de dette et la notion de culpabilité psychologique ?
“La culpabilité n’est pas forcément lié à un événement négatif ou une action négative, elle peut aussi être ressentie dans le cas d’un manquement à une règle établie par une autorité, par une collectivité ou par le propriétaire d’un lieu, d’un territoire. Elle peut être ressentie lorsque l’on est en décalage par rapport aux valeurs de la société dans laquelle on vit. Par exemple : travailler, être marié, élever des enfants, être habillé à la mode, etc.”
http://fr.wikipedia.org/wiki/Culpabilité_(psychologie)
(lire en particulier : Dette et culpabilité)
Je me demande : la société qui est la notre, peux-elle continuer à fonctionner sans un sentiment de culpabilité des masses et, par extension, de dette généralisée ?
En transgressant un feu rouge pour piétons, suis-je en train de m’endetter psychologiquement face aux forces de l’ordre et à la justice ?
Personnellement, je suis enclin à penser que l’endettement est inhérente à toute société humaine.
Avez-vous déjà entendu parler du potlatch ?
Fort intéressant, tout cela, même si je ne suis pas du genre à me sentir endetté psychologiquement… c’est probablement ce qui me donne la liberté nécessaire pour vivre un peu partout sans me sentir l’obligé de personne.
Quant au potlatch, je connais assez bien: procédure commune chez les Premières Nations de l’Ouest canadien qui servait à la fois à remettre les dettes et, surtout vers la fin du dix-neuvième siècle, à en créer de considérables dans un effort de maintien du statut social. C’est d’ailleurs en partie pour cette raison que les autorités canadiennes en ont interdit la pratique à l’époque.
Ce n’est pas un hasard que j’en suis arrivé à évoquer le potlatch dans ton blog, Doreus.
Tu semble un spécialiste en la matière, je serais d’avis que tu en fasse le sujet de ton prochain billet.
Yeah !
Ça serait intéressant… mais il faudrait que je fasse un peu de recherche. Ça reviendra probablement bientôt!
Nous serons aux aguets, Doreus.
Momo, on dirait que le syndrome de la page blanche t’a quitté, non ?
Non, le karma
n’est pas vraiment une dette. Purger son karma, c’est ressentir ce que l’autre a resssenti face à nos actes et à nos paroles. Ces deux séquences peuvent avoir lieu dans la même vie, c’est même le plus fréquent, c’est ce qu’on appelle familièrement, le retour de bâton.
Il semble en effet que notre ami est rempli d’inspiration. C’est tant mieux!
En ce cas, le “retour de bâton” ne pourrait-il pas être une dette en ce qu’il est une réaction en sens opposé ?
Le corps ne nous réclame-t-il pas une dette quand nous le malmenons ?
Il faut entretenir le corps si nous ne voulons pas nous endetter auprès de lui, sinon il ne manquera pas de réagir en tombant malade.
Je pourrais continuer à filer la métaphore, mais en effet, ce n’est pas convenable, car c’est une visions un peu pessimiste des choses, je vous l’accorde.
Inspiré ? Moi ? Si vous le dites…
:-)
Il parle de filer la métaphore et il ose douter de son inspiration…
Oui, incroyable, n’est-ce-pas ?
Je pourrais relancer le débat en demandant si une dette peut être inconsciente.
parfois, sans le vouloir, on blesse cruellement avec juste des mots, parce que la personne à qui on les adresse est fragilisée. Les mêmes mots n’auraient rien fait à quelqu’un d’autre, et souvent, c’était sans intention maligne, donc sans notion de culpabilité.
La dette ne peut s’appliquer qu’à des actes commis. Même faute, même punition. Le karma, lui, implique l’autre personne. C’est avec cette personne là et non une autre que le karma peut être purgé, à cause du ressenti, à cause de l’échange d’énergie entre deux personnes qui n’est plus du domaine social, mais spirituel.
Et puis, contrairement à la notion de dette, qui a toujours un sens négatif, le karma a aussi un sens positif.
En effet, krn. On pourrait aussi s’étendre vers la notion de “pardon” (vaste et passionnant sujet sur lequel il serait intéressant de revenir), mais Doreus en est déjà aux moineaux, mieux, aux marmottes.
J’aime comment ces petits sujets innocents partent dans des tangentes imprévisibles… Le pardon. Lourd sujet, lourd de sens… et tellement profondément nécessaire.