Un tag du passé

Villa Manrèse, Port-au-Prince, Haïti. Photo de Sylvie Bédard tirée de SlideShare. Cliquez sur l'image pour la voir sur le site original.

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Il y avait longtemps qu’un tag ne m’avait effleuré. Et voilà que ça frappe à nouveau. Une de mes collègues du secondaire, amie via Fesse-de-Bouc, avait sur son mur une série de descriptions d’elle à l’âge de 22 ans. Ça m’a plu comme idée et elle m’a à mon tour demandé ce qu’était ma vie à 30 ans.

Holà! Elle ne pouvait pas le savoir (nous n’étions pas en contact il y a 12 ans) mais elle est tombée sur le jackpot! Parce que, à 30 ans, il s’en passait des choses. D’abord, les quatre questions de base:

  • L’âge qu’on m’a assigné: 30 ans
  • L’endroit où je vivais: c’est là que ça se complique. Selon la période de l’année, je vivais soit au presbytère de l’église Saint-Viateur d’Outremont-ma-chère, soit à Port-au-Prince, soit à Rigaud, soit, à la Maison Provinciale des Clercs de Saint-Viateur à Outremont, soit, presque, à Amos en Abitibi. On le devine, ce fut une année rocambolesque.
  • Le véhicule que je conduisais: C’est plus simple, car je n’avais pas encore mon permis de conduire (l’histoire derrière cela est assez longue).
  • Ce que je faisais: J’étais novice, puis profès de vœux temporaire chez les Clercs de Saint-Viateur, ce qui explique en partie mes nombreux changements de lieu de résidence. J’y reviens dans un instant. J’étais également étudiant en fin de rédaction de thèse de doctorat.
  • À qui mon cœur était voué: En théorie, Jésus. En pratique, à personne en particulier, donc à l’humanité entière et tout particulièrement aux jeunes blessés par la vie que mon travail pastoral m’amenait à côtoyer.
  • Mon âge actuel: 42 ans et quelques poussières
  • L’endroit où je vis: Red Deer en Alberta.
  • Le véhicule que je conduis: Tous les lecteurs réguliers de ce blogue savent qu’il s’agit de Clio, notre fidèle Volkswagen Golf 2011 TDI.
  • Ce que je fais: J’enseigne l’histoire au Collège de Red Deer. Je suis aussi responsable du comité de développement professionnel du collège. Et je représente ma région au sein du conseil d’administration de l’Association canadienne-française de l’Alberta. L’enseignement me passionne. L’histoire aussi. La francophonie itou. Et mes étudiants me dynamisent. Mais les cours se terminent mercredi prochain et j’ai fichtrement hâte parce que j’ai besoin de repos.
  • À qui mon cœur appartient: À Oyaté, bien sûr! Cinq ans bientôt que nous faisons vie commune. Et je l’aime toujours autant. Oh! Et il partage — un peu — mon affection avec quatre félins adorables.

Bon… En faisant ce petit exercice, toutefois, mon ancienne compagne de classe a fait remonter tout un flot de souvenirs, d’où cet article. Je ne pouvais simplement pas me contenter de la réponse brève.

En août 2001, après deux ans de cheminement comme postulant dans la communauté des Clercs de Saint-Viateur, je faisais mon entrée au noviciat, la première étape du processus formel de formation à la vie religieuse. Il y a peu de temps, je parlais de ma sortie de communauté (il y a dix ans cette année), mais ce billet me ramène à ses débuts. Le postulat s’était plutôt bien passé. J’avais vécu ces deux années de «fréquentations» avec la communauté avec sérénité. La première année s’était passée à la Maison Provinciale d’Outremont, lieu pratique qui me permettait de me rendre facilement à McGill, où j’étais toujours étudiant et où j’allais chaque jour passer plusieurs heures dans un cubicule plutôt isolé pour y rédiger ma thèse. L’endroit n’était pas particulièrement dynamique (la maison servant surtout de lieu de repos pour les religieux à la retraite ou en semi-retraite), mais cela m’exposait justement à une réalité fondamentale de la vie religieuse au Québec: sa sénescence.

Ma deuxième année, après un été passé à la Grande Maison de Sainte-Luce-sur-Mer, s’était vécue dans une des maisons de jeunes que la communauté tenait. Je vivais avec cinq jeunes universitaires et deux religieux dans un triplex du quartier Villeray à Montréal, aménagé en résidence de jeunes. Là, j’ai surtout réappris la vie en commun dans un milieu dynamique mais qui posait aussi ses défis. Je continuais à rédiger au bureau, surtout parce que mon lieu de vie privé, installé dans ce qui avait été la cuisine et la salle à manger de l’un des petits logements de l’étage, était plutôt… coincé et chargé. J’avais complété un premier brouillon complet de thèse lorsque j’ai tout mis dans des boîtes en août 2001 pour entrer au noviciat. Ironiquement, au presbytère Saint-Viateur d’Outremont, j’avais une suite (chambre et bureau) immense… et pratiquement vide, puisque l’essentiel de mes possessions était en rangement.

L’année de noviciat se veut un retrait partiel volontaire du monde ou, comme le disait mon maître de formation, il fallait que je crée un «exclos» autour de moi de façon à laisser de la place à la nouveauté et à l’Esprit. Ce n’était pas facile et j’ai eu du mal à la fois à m’adapter au milieu quelque peu prétentieux d’Outremont-ma-Chère et à un Père-Maître que je ne savais pas trop par quel bout prendre au début. Nous étions quatre dans le presbytère: deux religieux (mon maître de formation et son socius, un religieux âgé à l’aspect bourru mais pour qui j’ai développé une grande affection: il est devenu le grand-père que je n’avais pu avoir, mes deux grands-pères étant décédés lorsque j’étais trop jeune. Avec nous trois vivait un associé de la communauté qui tentait de son mieux de faire sa place dans notre petit groupe. Il participait activement à notre vie de prière, mais il ne suivait pas le programme de formation qui était le mien et on pouvait sentir que cela lui déplaisait par moments.

La vie de novice est faite de prière, de réflexion, mais aussi d’études. J’ai dû mettre mes études doctorales en suspens, mais j’ai suivi des ateliers de formation et même des cours dans divers instituts de formation théologique et spirituelle durant l’année. Je faisais aussi partie d’un groupe de novices de diverses communautés qui se rencontrait périodiquement à la fois pour se soutenir mutuellement et pour recevoir de la formation: l’internoviciat. J’ai d’ailleurs gardé contact avec certaines religieuses qui ont été formées dans la même cohorte.

La vie de novice était également faite de tâches quotidiennes… comme de faire la cuisine pour toute la maisonnée. En effet, pendant mon année à Saint-Viateur, notre cuisinière (excellente par ailleurs) a dû partir en congé de maladie pendant plusieurs mois. À défaut d’arriver à lui trouver une remplaçante compétente et après avoir passé quatre ou cinq personnes en cuisine, j’ai pris le relais, en compagnie des autres membres de la maisonnée. Disons que ça m’a appris beaucoup, surtout lorsque nous recevions et qu’il fallait cuisiner pour vingt. Et comme c’était à Outremont, un certain raffinement s’imposait.

Cette année a trouvé son paroxysme en mars 2002, alors que nous sommes allés, mon maître de formation et moi, passer un mois en Haïti. On m’y emmenait en partie pour tester ma capacité à m’acclimater à d’autres environnements sociaux et religieux — surtout à la pauvreté de moyens qu’on y trouve — mais aussi pour y poursuivre ma formation spirituelle. Ce mois passé dans le pays le plus pauvre des Amériques m’a ouvert les yeux, mais aussi transformé. Et cela n’a pas attendu. Sitôt descendu de l’avion (ayant passé des -20° qu’il faisait à Montréal au décollage pour descendre sur un tarmac surchauffé à probablement 45°), nous partions en direction d’une maison de formation des Sœurs de la Sagesse, où se déroulait une session de l’«internoviciat» haïtien. J’étais la minorité visible au milieu de plus d’une centaine de jeunes religieuses et religieux haïtiens. Mon intégration au groupe était rendue d’autant plus difficile par le fait que la plupart parlaient créole, mais aussi parce que ma couleur de peau créait immédiatement une distance associée aux relations de pouvoir inscrites dans la société haïtienne. Je n’oublierai jamais cette expérience profonde. J’ai dû mettre les bouchées doubles, par exemple en lavant quotidiennement la vaisselle, pour montrer que je n’étais pas là en poussah colonialiste.

Et que dire de la puissance de ces chants entonnés dans une chapelle à l’éclairage fluorescent (disons que l’esthétique laissait à désirer). Ces voix qui se mettaient naturellement en harmonie et qui donnaient un rythme exquis à des chants qui, au Québec, portaient l’accent de la routine et de l’ennui. Quelle énergie! On se ferme les yeux, on oublie les néons et on se laisse porter!

Toujours à trente ans, le retour d’Haïti ne fut pas facile. Une décision était tombée du supérieur provincial qui expédiait le novice et son maître de formation à Rigaud, effet d’un changement de l’affectation principale dudit maître, qui était définitivement et brutalement relevé de ses fonctions pastorales de curé à Saint-Viateur pour prendre en charge le sanctuaire Notre-Dame-de-Lourdes de Rigaud en tant que recteur. C’était une décision surprise qui allait transformer le novice de cuisinier en coordonnateur de déménagement pendant presque un mois. Ce n’était pas une sinécure que de vider un presbytère qui contenait de nombreuses œuvres d’art (le maître de formation étant aussi un artiste)… tout en vivant les contrecoups d’une décision qui avait été imposée d’autorité et non discutée au préalable avec le principal intéressé. Disons que le noviciat s’est terminé non seulement dans un milieu presque inhospitalier (la résidence Charlebois de Rigaud, une autre maison de religieux retraités pour l’essentiel et ironiquement ancien noviciat communautaire à l’époque des vocations nombreuses), mais dans un climat qui mettait clairement en relief les jeux politiques et les relations de pouvoir dans une congrégation religieuse. Lorsque j’ai prononcé mes vœux temporaires en août 2002, personne ne se posait la question traditionnelle à savoir si le novice «avait été suffisamment éprouvé». Son père-maître aussi.

À trente ans, j’ai donc vécu en milieu paroissial, puis en mission, pour ensuite vivre la mission pastorale d’un sanctuaire de campagne. Il me restait, à l’automne 2002, à terminer la révision de ma thèse et à la soumettre avant de me rendre dans mon premier lieu d’engagement en tant que religieux: l’Abitibi. J’allais y vivre une adaptation difficile au départ du fait que je n’avais pas de permis de conduire et que la résidence où j’habitais était au beau milieu de la campagne (j’ai finalement reçu la formation nécessaire et reçu mon permis de conduire en novembre 2003). Cela m’a permis de mieux m’engager auprès des jeunes… mais il était trop tard et celui qui avait décidé du déplacement brutal du noviciat allait aussi être responsable de mon départ de la communauté. Toutefois, ce qui avait au départ été une relation difficile entre mon maître de formation et moi-même devait devenir une forte amitié dans cette phase d’épreuve du noviciat, une amitié qui dure, témoin sa visite en Alberta l’été dernier. Il faudrait d’ailleurs que j’en parle… un de ces quatre.

Un rien de nostalgie

Memories

Café Memories, rue Clarence, dans le Marché By à Ottawa. Photo tirée de Google Street View.

J’ai de nombreux souvenirs de ce café du vieux marché d’Ottawa, un lieu que j’ai souvent fréquenté durant mes années d’études, surtout en agréable compagnie. Nous y allions pour prendre un chaleureux dessert, un quelconque café décadent… tout en papotant. C’est là que j’ai dégusté mes premiers cafés à base d’expresso. J’y ai appris et partagé des confidences; j’y ai aussi beaucoup ri. Je me souviendrai toujours, entre autres, de cette soirée où, en compagnie d’amis, mon coloc (et excellent ami aussi) et moi y dégustions je ne sais plus trop quelle somptueuse sucrerie. Soudain, devant l’air distrait de mon coloc, l’un des convives avait lancé, dans son authentique accent britannique: «How short was the skirt?», imaginant (probablement avec raison) que mon coloc avait les yeux fixés sur une jolie jeune demoiselle… Éclats de rires tout autour de la table et regard ébahi du principal intéressé, revenant à la réalité.

Nous y allions l’hiver pour nous réchauffer; les vitres givrées du plancher au plafond nous faisant apprécier la douce chaleur de l’intérieur, où trônait un gigantesque comptoir avec ses sections réfrigérées dans lesquelles s’alignaient des douzaines de gâteaux faits maison, le tout sous un plafond de tôle en relief datant d’un autre âge. C’était le genre d’endroit un peu bohême et sympathique où l’on pouvait croiser autant les habitants du lieu que les touristes. Les toilettes, pas toujours d’une propreté irréprochable, étaient couvertes d’affiches annonçant des prestations d’artistes locaux comme d’autres plus prestigieux. En été, sa terrasse était incomparable… du moins jusqu’à ce que le gouvernement étatsunien construise la monstruosité architecturale bunkeresque qui lui sert d’ambassade au milieu des années 1990, bloquant toute la vue vers la colline parlementaire.

Eh bien! J’apprends ce soir en feuilletant les nouvelles de la capitale (ça m’arrive), que le café a récemment déménagé. Qui plus est, le déménagement a été motivé par l’état de délabrement du bâtiment, qui, paraît-il, a «atteint la fin de sa vie utile». Et voilà que le Conseil municipal a autorisé sa démolition. Ce qui le remplacera n’est pas encore décidé, parce que le bâtiment proposé jure vraiment avec l’environnement bâti. Surtout, l’édifice illustré dans l’article en lien n’a rien de la chaleur de l’original…

Bon. Ça me fait un endroit de moins à visiter lors de mon prochain passage à Ottawa, apparemment. Ça fait partie de la vie, mais ça ne me rajeunit pas (les souvenirs dont je parle datent maintenant d’une vingtaine d’années!). Il me reste toujours, une rue plus loin, une délicieuse gelateria qui n’a pour seul inconvénient d’être trop occupée durant les mois d’été… mais où les souvenirs abondent aussi.

Dix ans déjà

Ancienne maison des Jésuites de Saint-Jérôme. Image tirée du site de l'Association des Anciens du Collège Sainte-Marie (cliquez sur l'image pour accéder au site).

Ancienne maison des Jésuites de Saint-Jérôme. Image tirée du site de l’Association des Anciens du Collège Sainte-Marie (cliquez sur l’image pour accéder au site).

Il a dix ans, du 1er au 6 mars 2004, j’étais là, dans ce qui alors était la maison de retraite des Jésuites à Saint-Jérôme, en discernement (l’édifice a depuis été vendu et se retrouve au cœur d’une controverse immobilière, mais ça, c’est une autre histoire). Si j’étais dans cette résidence des Jésuites, c’était pour achever un processus de discernement concernant mon avenir chez les Clercs de Saint-Viateur, où je cheminais formellement depuis 1999. J’étais officiellement religieux (de vœux temporaires) depuis le mois d’août 2002. J’étais donc au milieu de mon triennat.

L’histoire commence en novembre 2003, alors que notre Supérieur provincial de l’époque (maintenant Supérieur général de la congrégation) est venu en visite pastorale dans la région où j’avais été envoyé en mission, en Abitibi. J’y étais alors depuis un peu plus d’un an et je m’y plaisais généralement, même si je n’arrivais pas vraiment à trouver un terrain de mission convenant à la réalité de notre communauté, établie en marge d’Amos. J’avais été envoyé là pour découvrir autre chose que le milieu universitaire. Sur ce plan, c’était réussi: je participais activement à l’organisation d’activités en compagnie de la très dynamique religieuse responsable de la pastorale jeunesse du diocèse d’Amos. Nous portions particulièrement notre attention aux jeunes «fragilisés» par l’existence avec qui nous essayions du mieux que nous le pouvions de créer des activités et des structures permettant leur épanouissement avec un minimum d’encadrement pastoral. Afin de mieux m’outiller pour cette tâche, j’avais entrepris un certificat en intervention auprès des groupes à l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue, ce qui m’a fait découvrir des aspects insoupçonnés de ma personnalité, tout en m’étant utile plus tard dans l’enseignement.

Ma propre évaluation de mon engagement aurait pu se résumer ainsi: je ne savais pas trop pourquoi on m’avait envoyé dans cette région (en fait, c’était aussi le sentiment de mes confrères, qui ne savaient pas trop quoi faire d’un jeune dans la trentaine bardé de diplômes) mais je faisais de mon mieux pour m’engager de manière signifiante dans le milieu et pour m’intégrer à la vie de ma communauté locale. Sans être parfaite, ma vie semblait avoir pris une direction intéressante. Ma communauté m’avait même délégué avec un confrère à Chicago en octobre pour y négocier un accord avec le pendant étatsunien en vue d’organiser un sommet continental (qui aurait porté sur le partage des ressources financières) et j’avais participé à un congrès de liturgie à Québec. Lorsque la fatidique rencontre avec on supérieur provincial a eu lieu, à la fin de sa visite pastorale, je venais d’être nommé coordonnateur d’un groupe de réflexion sur la pastorale jeunesse. Il semblait donc qu’on me faisait quelque peu confiance.

Eh bien… non. Je fus le dernier religieux que mon supérieur a rencontré avant son retour vers Montréal. Et ce qu’il m’a dit m’a proprement jeté par terre, surtout parce que j’étais allé le chercher à son arrivée à l’aéroport de Val d’Or (à une heure environ d’Amos) et notre parcours avait été émaillé de blagues et de conversation à la fois badine et sérieuse. Lorsque fut venu mon tour de le rencontrer, je l’ai donc fait avec confiance et ouverture. Mon journal de l’époque, rédigé au jour le jour, est intéressant à relire à cet égard. J’y vois les insatisfactions que j’avais face à ma communauté locale (notamment sa résistance au changement sur le plan liturgique et le manque de partage réel des responsabilités) ainsi que mes espoirs.

Le Provincial me rencontrait le dimanche matin, 23 novembre 2003. Je suis sorti de cette rencontre blessé, meurtri… avec le sentiment d’avoir été brutalisé, non pas physiquement, mais moralement. En gros, on me reprochait d’être trop indépendant, d’être difficile d’approche et parfois hautain, et par trop cérébral. Ma réflexion à la suite de cette rencontre est honnête (à dix ans de distance): je reconnais ces traits, tout en me demandant pourquoi «une communauté imparfaite semble chercher un candidat parfait». Je mets aussi le doigt sur un problème fondamental, qui touche probablement toujours le recrutement dans les communautés religieuses: la difficulté, pour un jeune, de vivre «en frères» avec des hommes qui ont tous l’âge d’être au moins son père ou même son grand-père, ce qui entraîne un inévitable paternalisme et le sentiment de ne jamais pouvoir devenir pleinement «adulte». À vingt ans, ça peut se comprendre. À trente et avec un doctorat en poche, un peu moins. Disons en tout cas que ça passait moins bien. Ayant aussi été élevé par des parents qui avaient cultivé chez moi l’autonomie, je me sentais de moins en moins à l’aise d’être infantilisé à l’âge adulte, alors que j’avais vécu seul pendant plusieurs années avant d’entrer en communauté.

Je n’avais toutefois pas l’intention de quitter la communauté. Ma réflexion immédiate portait trois options:

  1. Entamer un travail sérieux sur moi-même avec un accompagnement professionnel, ce dont je reconnaissais le peu de chance de résulter en un changement durable, ou du moins de donner les effets escomptés: on ne devient pas une autre personne. Toutefois, mon sentiment d’attachement à la communauté et mon désir de croissance personnelle me poussait à essayer.
  2. Quitter cette communauté et demander mon agrégation à une autre, plus intellectuelle (les Dominicains m’avaient toujours attiré). J’avais même été attiré par la vie monastique dans ma jeunesse et les monastères demeurent un espace de grande paix pour moi à ce jour, même si je sais que je ne pourrais plus devenir moine. Toutefois, cela entraînait une démarche assez complexe et qui m’apparaissait peu attirante, ayant eu la chance de cheminer en cours de noviciat avec les candidats à la vie religieuse d’autres communautés. Les défis étaient les mêmes partout pour les jeunes et s’articulaient essentiellement autour du défi intergénérationnel.
  3. Quitter la vie religieuse, l’option qui remportera finalement mes suffrages après mon discernement de mars 2004 chez les Jésuites. Pourtant, dans mon journal, c’est l’option qui m’intéressait le moins dans l’immédiat. J’avais passé dix ans en me sentant profondément interpellé par Dieu et je n’avais pas vraiment envie de quitter un univers que j’aimais, même si je trouvais l’Église oppressive comme institution. La vie religieuse, toutefois, ce n’est pas l’Église officielle: c’est quelque part un milieu parallèle qui permet de vivre sa foi sans se sentir nécessairement encarcané par les dogmes officiels.

Pendant les mois qui ont suivi, j’ai continué mes activités à Amos, tout en vivant ce questionnement et ce tiraillement, demandant finalement à mon supérieur provincial le privilège d’une retraite fermée pour procéder à un discernement final. C’est ainsi que j’ai pris la route de Saint-Jérôme le lundi 1er mars 2004 en compagnie d’une des cheffes des groupes de jeunes auprès desquels J’œuvrais, et qui se rendait chez une tante pour y passer une semaine en visite.

Sitôt arrivé à la maison des Jésuites, j’ai été frappé par l’austérité des lieux. En fait, il était très évident que les Jésuites n’étaient pas une communauté religieuse au sens où j’en faisais moi-même l’expérience, mais plutôt un groupe d’individus vivant chacun sa vocation de manière assez individuelle et intellectuelle. Curieusement, malgré ce que l’on m’avait dit lors de ma rencontre avec mon Provincial ne me poussait pas du tout chez les Jésuites, pas plus que je me sentais vraiment attiré chez les Dominicains. Et la raison en est la même que celle qui me fait préférer l’enseignement dans un milieu collégial plutôt qu’universitaire: trop d’intellectualisme crée un environnement de vie sans chaleur, ce que renforçait l’architecture presque carcérale de la maison des Jésuites. Partout, des murs en parpaings peints, une cafétéria caverneuse où certains retraitants étaient «en silence» au milieu des conversations d’autres commensaux. Un oratoire désert et une liturgie étriquée et complètement cérébrale, sans aucune place pour l’émotion. Mais je n’étais pas là pour y faire mon nid; plutôt pour y réfléchir. Le lieu s’y prêtait surtout par l’immense terrain boisé qui l’entourait. La nature m’a toujours servi de lieu de réflexion privilégié.

Le Jésuite qui m’accompagnait, feu le P. Édouard Hamel (je découvre qu’il est décédé en 2008) le faisait d’une manière discrète; il me faisait faire, à la jésuite, le travail de discernement à travers des lectures et exercices, puis me rencontrait de manière quotidienne. J’ai, dans mon journal, cette progression spirituelle et intellectuelle qui m’a amené à conclure que ma décision avait été prise avant même d’entrer dans l’édifice. J’allais quitter la vie religieuse et demander d’être relevé de mes vœux. Ironie du sort, j’ai également rencontré celui qui allait partager ma vie pendant les deux années suivantes lors de cette retraite fermée. Le fait de le rencontrer ne fut pas la raison de ma décision de quitter la vie religieuse, mais cela semblait confirmer une décision déjà prise en mon for intérieur quelque part en janvier. Notre relation ne fut pas de tout repos et nous nous sommes finalement quittés à l’automne 2006, mais elle m’aura aidé à retomber sur mes pieds au sortir de la communauté.

Il y a dix ans exactement aujourd’hui, j’étais à Rigaud, dans un chalet de la communauté qui me servait de quartier général pour me chercher un emploi. J’ai parcouru la région montréalaise, laissant mon curriculum vitæ dans presque tous les Cégeps de la région. J’ai aussi posé ma candidature à un poste d’enseignement à temps partiel à l’Université d’Ottawa, où j’enseignerai finalement pendant trois ans avant d’obtenir le poste que j’occupe présentement. Question de gagner ma vie, j’ai aussi rempli quelques contrats de recherche, ce qui mènera finalement à la publication de deux livres.

La vie communautaire a handicapé ma carrière et j’en suis bien conscient; le temps passé en activités pastorales et en croissance spirituelle ne fut pas passé à faire de la recherche intensive et à publier. C’était toutefois un choix que j’ai fait et j’en accepte les conséquences, car ce ne fut pas du temps perdu. Ces cinq années m’auront humanisé et permis d’être autre chose qu’un intellectuel désincarné, ce que j’aurais fort bien pu devenir. Oyaté n’aurait jamais pu aimer l’intello que j’étais durant mes années étudiantes. Et j’avais besoin de vivre l’expérience de la vie religieuse, si ce n’est que pour découvrir que ce n’était peut-être pas ma voie, du moins pas dans le monde de la vie religieuse actuelle. J’ai gardé d’excellents amis dans la communauté, notamment plusieurs artistes, dont l’un est venu en visite l’été dernier. Donc, ne vous en faites pas: je suis heureux d’avoir fait ces choix.

Blast from the past

Avec Annie et Julie, vers 1980Fesse-de-Bouc n’est pas que mauvais. Par exemple… Hier après-midi, après une réunion un brin ennuyeuse, je m’aperçois que ma cousine (celle du milieu sur la photo) a mis en ligne cette photo de nous enfants. C’était quelque part entre 1978 et 1980 si ma mémoire est bonne. J’y suis avec ces deux sœurs qui étaient en plus mes amies d’enfance… et un nounours dont j’ai oublié le nom. C’était quelque part en hiver ou au printemps, je crois, parce que l’ours n’avait pas encore trop souffert du fait qu’il partageait mon lit. Je recevais un nouveau nounours chaque année dans la nuit de mon anniversaire; ma mère enlevait l’ancien, généralement tout fripé et qui avait perdu un peu de sa bourre de billes de styromousse après un an d’usage intensif, et je me réveillais auprès d’un tout nouveau nounours le matin de mon anniversaire. l’autre, disait ma mère, était parti au «pays des nounours». Chacun d’eux recevait un nom… rarement un nom très original. Il y a eu des Yogi et des Winnie, un Bruno, et quelques autres.

Je ne sais pas pourquoi, peut-être parce que le fait de prendre des photos à la maison, même durant les réunions familiales, était très rare dans ma famille dans cette époque pré-numérique, mais je me souvenais très bien de cette photo lorsqu’elle est apparue. C’était une soirée où mon oncle et ma tante étaient venus en visite à la maison, probablement pour souper. Et puis il y avait eu cette photo sur le divan familial… que mes parents possèdent toujours, si je ne m’abuse. Il a un peu perdu de ses couleurs, mais comme le salon ne sert pratiquement jamais, je ne crois pas que mes parents aient changé les meubles.

Nous nous amusions toujours beaucoup, tous les trois. J’ai souvenir de fins de semaines épiques passées sur le bateau de mes parents quelques années plus tard. Et puis la vie nous a séparés… Il faudrait bien qu’on se revoie un de ces jours!

Merci de ce beau souvenir, Annie! Ça faisait du bien (même si j’ai franchement l’air fou sur cette photo)!

 

Une inondation de souvenirs en ce nouvel-an

Photo tirée du site du Centre funéraire de Joliette. Cliquez sur l'image.

Photo tirée du site du Centre funéraire de Joliette. Cliquez sur l’image.

L’autre jour, en parcourant (on ne peut plus vraiment dire «en feuilletant» le journal local de mon patelin d’origine, j’apprends que mon enseignante de 4e année est passée ad patres. Ce n’est pas que c’était une surprise, à 93 ans, tout de même, mais ça m’a quand même fait tout drôle.

Les souvenirs sont revenus me visiter… la seule religieuse enseignante que j’aie eu durant ma carrière d’«apprenant», comme on aime à dire aujourd’hui. Dans ces années 1980 qui nous faisaient vivre le régime pédagogique dit «transitoire» (je n’ai jamais su ce que ça voulait dire; c’était tout simplement inscrit sur nos bulletins), elle n’avait pas perdu de vue que les élèves pouvaient grandir s’ils étaient constamment mis au défi de faire mieux, et ce malgré l’apparent manque de direction du programme et l’absence totale de manuels. Je garde du primaire le souvenir de l’odeur bien particulière du papier passé à la polycopieuse dont l’encre violette s’évaporait en environ six mois. De tous mes enseignants du cours primaire, je me souviens distinctement de deux: elle et mon enseignant de sixième, qui exigeait de nous que nous l’appelions «Monsieur Roberge» et non «Arthur» et qui nous faisait préparer des «journaux de classe» que j’ai encore dans mes dossiers. J’ai aussi retenu l’utile «B3CF2R» de mon enseignante de cinquième, mais j’ai oublié son nom… c’est tout dire.

Sœur Béatrice, comme nous l’appelions tous, avait ce talent d’être à la fois chaleureuse et exigeante. Elle savait que les petits dégourdis de mon genre avaient besoin d’être poussés pour exceller… et la leçon a certes été retenue. En plus d’enseigner au primaire, elle tenait des cours du soir en peinture pour les adultes; nul besoin de dire que l’aspect esthétique de l’enseignement lui tenait aussi à cœur. J’ai souvenir d’une présentation collective que nous avions faite pour un concours organisé par la Société Nationale des Québécois et qui portait sur l’histoire locale. Nous avions réalisé un diaporama pour lequel presque tous les élèves avaient prêté leur voix à la narration accompagnant (en simultané; c’était quand même quelque chose, sur le plan technique, en 1982) le diaporama expliquant le petit chemin de fer de Barthélémy Joliette. Lorsqu’un groupe de mes étudiants a décidé de réaliser, cet automne, un projet sur le premier chemin de fer canadien, de La Prairie à Saint-Jean, pour lequel la locomotive «Dorchester» qui a terminé sa carrière sur le petit chemin de fer sur lequel avait porté notre projet, les souvenirs sont revenus en masse.

Cet intérêt pour l’histoire, elle le portait haut et fort, d’ailleurs. Même si le programme d’enseignement primaire de l’époque avait été expurgé pour en enlever toutes les références potentiellement clérico-nationalistes qui en avaient formé le centre avant les grandes réformes des années 1960, elle continuait à nous parler des anecdotes qui lui importaient. C’était, évidemment, une vision bien personnelle (et aujourd’hui je la considérerais étriquée) de l’histoire, mais elle savait nous faire aimer l’histoire et la rendre vivante. Cela ne l’empêchait pas non plus de profiter de toutes les occasions possibles pour nous inculquer les notions nécessaires de mathématiques et surtout de grammaire et d’orthographe française qui seraient plus tard nécessaires à notre succès. Elle le faisait, bien avant que cela devienne une mode pédagogique, par le biais de «projets intégrateurs», où les notions apprises étaient incluses dans un projet ayant un but concret. Nous acceptions même qu’elle commence la journée par une prière; une pratique qu’elle était évidemment la seule à poursuivre et que, j’avoue, je ne voudrais pas revoir en classe de nos jours, tout catho que je sois.

J’ai enfin souvenir d’avoir réalisé pour elle (et ici j’oublie quel était le but de l’exercice), une maquette de maison à la canadienne plutôt bien réussie, avec cuisine d’été et lucarnes, que j’ai d’ailleurs conservée longtemps (ça ressemblait quelque peu à ceci). Nous avions tous à réaliser une maquette; l’inspiration de la mienne venait de la couverture de l’annuaire téléphonique de cette année-là (que peuvent utiliser comme inspiration les jeunes d’aujourd’hui?). Je diverge… mais comme je le disais, de tous mes enseignants du primaire, c’est d’elle dont j’ai gardé le souvenir le plus vif.

J’ai vu Sœur Béatrice une dernière fois il y a quelques années; j’étais allée la visiter dans le couvent où elle avait pris sa retraite (tout en continuant à donner des cours de peinture). Elle se souvenait bien vaguement de moi, mais elle aussi avait gardé un souvenir des projets de classe que nous avions faits. Requiescat in pace!