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Archive for the ‘Spiritualité’ Category

Petite découverte ecclésiale

0UTC Lundi 7 septembre 2009 6 commentaires

St Luke's Facade

L’année scolaire va bientôt commencer et je continue à parler de mes excursions estivales… C’est que j’ai comme qui dirait un surplus photographique! Voici un autre chapitre, à Calgary cette fois. À la mi-juillet, il me fallait retourner chez le concessionnaire où j’avais pris possession de Bernadette, car celle-ci devait recevoir une inspection bisanuelle liée à un traitement qui a été appliqué à la carrosserie.

J’avais bien vu, lors de mon bref passage du mois d’août 2007, cet édifice qui se dressait de l’autre côté de la rue, mais j’étais plutôt pressé de rentrer à Red Deer. Je n’étais pas revenu dans ce coin depuis, mais il me fallait attendre deux heures pendant qu’on bichonnait ma voiture. Il y avait bien le centre d’achat voisin, mais après une heure à m’y promener, je voulais prendre l’air. C’est alors que j’ai ré-aperçu cette église, Saint Luke’s, et que la curiosité m’a poussé à y entrer. Ceux qui me connaissent savent bien que je suis fasciné par l’architecture moderne et par les aménagements liturgiques.

Intérieur St Luke's

L’extérieur de l’église est un exemple parlant de «brutalisme», cette vogue qui visait à mettre en valeur la texture brute des matériaux comme le béton ou la pierre. Les formes du bâtiment sont audacieuses et elles ont conservé leur intérêt malgré un agrandissement en 2004 qui en a modifié quelque peu le volume original. À l’intérieur, ce qui pourrait avoir l’air d’un cube de béton sombre se révèle être empli de lumière naturelle.

Vitraux St Luke's

Les vitraux, au niveau du sol, ne sont pas dénués d’intérêt. Ils ont été réalisés par Robert Oldrich et représentent des aspects de la création. Ils baignent les bas-côtés de la nef dans une douce lumière multicolore qui donne à ce bâtiment beaucoup de chaleur.

Baptistère

Le baptistère est de facture plus récente; il a été installé durant les travaux d’expansion et de rénovation réalisés en 2004. Comme il se doit, il se trouve près de l’entrée de l’église, symbolisant par sa présence l’entrée dans la vie chrétienne de chaque baptisé qui entre dans le lieu sacré. Je ne suis pas certain d’aimer le choix de l’aménagement en ce qui concerne le lien avec l’architecture générale du bâtiment, mais sa dimension symbolique est indéniable.

Abside

Les travaux d’expansion ont amené la construction d’un centre communautaire qui donne au bâtiment l’aspect d’un garage sur certaines façades… un choix douteux. Néanmoins, cette communauté est manifestement dynamique et avait besoin de bâtiments pour héberger ses nombreux services à la population environnante. J’ignore comment se vivent les célébrations liturgiques dans ce lieu, mais j’aurais envie de le savoir.

Dessin architectural de l'église telle qu'elle a été construite en 1968

Dessin architectural de l'église telle qu'elle a été construite en 1968

Vue de l'église depuis les travaux d'agrandissement de 2004. Les bas-côtés ont été ajoutés et l'édifice du presbytère lourdement modifié.

Vue de l'église depuis les travaux d'agrandissement de 2004. Les bas-côtés ont été ajoutés et l'édifice du presbytère lourdement modifié.

Cardston Alberta Temple

0UTC Jeudi 6 août 2009 6 commentaires

Cardston Alberta Temple

L’édifice le plus imposant de Cardston — et de loin — est le Cardston Alberta Temple, de l’Église de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours (ÉJCSDJ ou Mormons). Il se dresse aujourd’hui au milieu du village (mais en retrait de son centre historique). Cette construction au style inspiré entre autres par l’architecture de Frank Lloyd Wright, a été érigée entre 1913 et 1923. De 1988 à 1991, son entrée a été rénovée dans le même style, mais avec des matériaux préfabriqués plutôt que de la pierre taillée. L’édifice a été classé comme monument historique parce qu’il s’agit non seulement du premier Temple de l’ÉJCSDJ hors des États-Unis (et donc leur premier au Canada aussi), mais parce qu’il s’agissait du premier édifice à l’architecture résolument moderne en Alberta.

Façade Cardston Alberta Temple

On ne peut pas visiter le Temple, à moins d’être un membre in good standing de l’ÉJCSDJ. Néanmoins, les visiteurs peuvent accéder à un centre d’accueil qui se trouve à gauche de l’entrée. J’y suis allé, intrigué par l’architecture, par l’histoire de cet édifice, et aussi par le fait, que juste devant le Temple, de l’autre côté de la rue, on trouve ceci:

Église Cardston

Une église de l’Église de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours. Ne connaissant pas grand-chose de la théologie et des pratiques des Mormons, j’étais franchement intrigué.

J’ai été accueilli chaleureusement. On m’a fait visionner un DVD sur la construction du Temple, avec commentaires fournis par la responsable de l’accueil. Par la suite, elle s’est prêtée à mes questions. Non, je n’avais nullement l’intention de la coincer, mais de mieux comprendre.

Le Temple remplit une fonction fort différente de l’église qui se trouve de l’autre côté de la rue (et à divers endroits dans la région, car les membres de l’ÉJCSDJ sont très nombreux dans la région et ça se comprend). En fait, ils ont un don pour l’architecture religieuse dont bien des architectes d’églises catholiques feraient bien de s’inspirer, mais là, je diverge. L’église, c’est là où ils se rassemblent le dimanche pour célébrer le Seigneur. Le Temple, c’est en quelque sorte un édifice administratif, réservé à une certaine élite.

Au Temple, il y a bien certaines cérémonies religieuses, mais elles sont bien particulières. Il s’agit entre autres du baptême des ancêtres, qui vise à réunir tous les membres d’une famille dans l’Au-delà, ce qui explique l’entreprise généalogique extraordinaire que mène l’ÉJCSDJ. C’est aussi dans le Temple que se déroulent les cérémonies de «mariage pour l’éternité», qui permettent d’assurer l’union de conjoints dans l’au-delà, pourvu qu’ils soient en «état de grâce». Évidemment, ça soulève la question du divorce et des familles séparées, car le divorce existe aussi chez les Mormons. Là, disons que sans avoir voulu coincer ma guide, elle n’avait pas de réponse satisfaisante autre que: «Dieu s’arrange avec ça».

En plus de permettre certaines cérémoines religieuses, le Temple est l’endroit où tout le travail généalogique s’effectue. Il s’agit en quelque sorte d’un édifice à bureaux avec une fonction sacramentelle. La structure rappelle celle du Temple d’Israël au temps du judaïsme avant sa destruction en 70 ap. J.C. D’ailleurs, à l’intérieur, on retrouve un bassin construit selon la description de la «Mer de bronze» que l’on trouve au premier Livre des Rois (7 : 23-26).

Contrairement à plusieurs Temples de l’ÉJCSDJ qui sont couronnés par une statue dorée de l’Ange Moroni (celui qui se trouve à Longueuil, en bordure de la route 132, par exemple), celui de Cardston porte en son sommet une lumière si brillante qu’elle sert de repère aux pilotes aterrissant à l’aéroport de Lethbridge (voir la galerie de photos).

Cardston temple up close

Montée pascale

0UTC Dimanche 12 avril 2009 5 commentaires

mont-murchison-paques-2009

C’est là, au pied du mont Murchison, à Saskatchewan River Crossing, que je suis allé célébrer Pâques hier.  Comme on peut le voir, le temps était beau et, malgré un vent soutenu (il vente toujours à cet endroit) le soleil rendait le tout très agréable. J’y ai dit, un peu comme Teilhard de Chardin (si je peux me comparer au grand Jésuite) ma «messe sur le monde». Associé à la nature dans son renouveau, je suis allé me replonger dans le mystère de la Résurrection. J’y ai porté tous ceux qui me sont chers.

La montagne a toujours eu un sens profondément spirituel. En fait, si on était au Québec, il y aurait indubitablement, juché sur le pic le plus élevé de cette montagne de 3 333 mètres de hauteur, une croix. Elle serait bien sûr illuminée la nuit grâce aux bons soins des Chevaliers de Colomb ou de quelque association pieuse du genre. Heureusement, ici, personne n’a spirituellement pris possession de cette montagne. Ça laisse l’horizon beaucoup plus ouvert.

J’ai passé l’essentiel de la journée en prière, à bord de Bernadette (soubi-roues?), ayant fait provision de musique idoine pour le voyage. Je me suis tout de même arrêté près d’une heure à ce qui était véritablement ma destination: Saskatchewan River Crossing, pour y dîner et y prier plus intensément. Dans le silence seulement rompu de temps à autre par un petit groupe de voyageurs, des pèlerins de la beauté comme moi. Cependant, par la suite, il me semblait un peu, comment dirais-je, «anticlimaxique» de revenir directement vers Red Deer; je suis donc demeuré plus longtemps dans la contemplation des montagnes en prenant un trajet quelque peu tarabiscoté (les habitués de ce blogue sauront que c’est un peu ma spécialité) qui m’a également fait découvrir un nouveau coin de la campagne albertaine. Un trajet de 690 km selon Google Maps (et aussi selon mon compteur kilométrique) qui m’a pris un peu plus de sept heures.

trajet-paques-2009

Mais qu’est-ce que Pâques pour moi, qui suis un catholique tout ce qu’il y a d’hétérodoxe? J’ai même déjà dit que je ne crois pas vraiment à la résurrection telle qu’on nous l’a enseignée en catéchèse… Alors, quoi, donc?

Pâques veut dire «passage». Dans ma vie personnelle, j’en ai vécu plusieurs, de ces passages. Au plan spirituel, Pâques a, du moins depuis une vingtaine d’années, toujours revêtu un sens bien particulier. Comme le disait Boris hier, lui et moi nous sommes connus dans le cadre d’une «montée pascale» organisée par les Clercs de Saint-Viateur à Joliette. Plus tard, la responsabilité d’organiser ces activités nous est revenue. Mais qu’est-ce qu’une montée pascale? Tout le monde n’a pas la chance d’avoir les Rocheuses à portée de roue (ou même le mont Rigaud, où nous avons vécu plusieurs de ces montées).

La montée est d’abord une démarche spirituelle, un «passage», justement. C’est aussi pour moi un temps d’arrêt. Au moins une fois par année, je dois recharger mes batteries spirituelles, et comme elles sont ancrées dans la tradition catholique, c’est là que je vais de prime abord puiser l’énergie nécessaire. De toutes les «montées pascales» que j’ai vécues entre 1991 et 2003, la première et la dernière sont restées marquées tout particulièrement d’une pierre blanche. La première, parce que, justement, c’était la première fois que je me plongeais ainsi dans la tradition pour me ressourcer au sens fort. Non, ce n’était pas tant le contenu dogmatique qui m’importait, mais plutôt la dynamique spirituelle ancrée dans la quête du peuple d’Israël que les Chrétiens ont réinterprétée. Je comprenais de l’intérieur, avec le cœur, pourquoi la foi importait dans ma vie, même si, en ce qui concerne les formes… ça allait prendre du temps.

En fait, par la suite, ce sont les formes de la liturgie que j’ai approfondies, ce qui explique peut-être que mes expériences subséquentes n’aient pas eu la même force. Une fois devenu organisateur, c’est plutôt l’expérience partagée des autres participants qui est venue me nourrir. Et cette dernière montée pascale vécue à Amos en 2003 m’a marquée justement parce que les jeunes qui y participaient étaient, dans bien des cas, des grands blessés de la vie, des écorchés vifs qui venaient participer à cette activité non pas parce qu’ils voulaient comprendre quelque chose de Pâques dans le sens intellectuel, mais parce qu’ils cherchaient à rencontrer des gens qui poseraient sur eux un regard d’amour qui, tout en les acceptant pour ce qu’ils étaient, leur dirait qu’ils étaient plus que la somme de leurs gaffes et leur pointerait un peu la voie vers ce «va et ne pèche plus» de Jésus. Pas: «va dire cinquante prières et te rouler dans la cendre et te flageller en public.» Non. Simplement faire le plein d’amour pour mieux repartir.

Aujourd’hui, je vis ma foi un peu en marge de l’Église, justement parce que celle-ci tombe trop facilement dans le piège du jugement, des déclarations de principe emberlificotées dans un langage théologique hermétique que l’on accuse les médias de ne pas comprendre (alors qu’il n’y a rien à y comprendre: l’amour, ça ne se dit pas en thèses; Jésus parlait en paraboles). Justement, jeudi soir, je suis allé célébrer l’Eucharistie avec la communauté de Sacré-Cœur, où j’avais vécu la Vigile pascale l’an dernier.

eglise-sacre-coeur-red-deer

L’église n’a pas une grande valeur architecturale… mais la communauté paroissiale est accueillante et chaleureuse. Cependant, depuis l’année dernière, un nouveau curé est arrivé… qui nous a asséné l’Eucharistie dans toute sa splendeur dans une homélie apologétique digne des preachers protestants. Exit le dialogue interreligieux: les Catholiques ont une fois de plus la vérité. ARGGGGGH! Ça m’a pris tout mon p’tit change pour me replonger dans la célébration, ce que l’utilisation de l’interminable Prière Eucharistique #1 n’a pas aidé (oui, je les connais toutes par cœur et leurs formules ampoulées ne me disent plus grand-chose). J’allais retourner célébrer les deux autres jours du Triduum en paroisse, mais là, j’avoue, j’avais amplement eu ma dose. Les montagnes, elles, inspirent vers le haut et ne rabattent pas à coup de formules théologiques sèches.

Ma foi, comme le dit justement Boris dans son billet cité plus haut, est faite de questionnements. Je n’ai pas de réponses, mais j’en suis venu à justement accepter de ne pas en avoir. Car on touche ici à une réalité plus profonde que ce que permettent d’explorer les théories psychologiques. Justement, je rencontrais récemment quelqu’un qui. vivant un questionnement personnel profond, m’a demandé comment je réconciliais homosexualité et catholicisme. Si j’arrive à le faire, c’est que je suis convaincu (et ça, c’est de l’ordre de la foi) d’être aimé de Dieu avec tout ce que je suis. Je me fous éperduement de ce que l’encapuchonné de blanc qui siège à Rome peut bien raconter (et il semblerait que je ne sois pas seul). Je demeure catholique parce que c’est profondément inscrit dans mes «gènes spirituels», mais je suis éloigné de l’Église à cause de ses prises de position dogmatiques qui renient l’esprit de l’Évangile. Encore une fois, Jésus ne se prononçait pas ex cathedra: il parlait du Royaume en images, en paraboles, car ce n’est qu’ainsi qu’on peut s’approcher du sens profond d’une réalité à la fois aussi familière et étrangère.

Année après année, les neuf lectures de la Vigile pascale nous rappellent l’histoire de notre foi comme «peuple». Il nous revient de nous y plonger et d’y trouver le sens que prend ce «passage» dans notre propre vie… à chaque année qui passe.

Oka: la suite!

0UTC Mardi 3 mars 2009 6 commentaires
Les moines d'Oka (maintenant de Saint-Jean-de-Matha) dans le choeur de la cathédrale de Joliette. Photo: R.O.

Les moines d'Oka (maintenant de Saint-Jean-de-Matha) dans le choeur de la cathédrale de Joliette. Photo: R.O.

Dimanche dernier, les moines trappistes qui logeaient jusqu’à tout récemment à Oka sont déménagés à leur nouvelle abbaye, Val-Notre-Dame, située à Saint-Jean-de-Matha, dans la région de Lanaudière. Suivant la tradition monastique, ils se sont présentés à l’évêque du lieu (Saint-Jean-de-Matha se trouve dans le diocèse de Joliette) lors d’une célébration solennelle de l’Eucharistie en la cathédrale de ma ville d’origine. Un correspondant m’a fait parvenir une série de photos par courriel… et ensuite, j’ai pu lire un article détaillé sur l’événement dans le journal local, où on trouve d’autres photographies de l’événement. On y reconnaîtra notamment ma tante, abbesse d’un monastère de Joliette, (et dont j’ai déjà parlé) qui a remis un livre détaillant le projet diocésain aux nouveaux arrivants.  Il y a dorénavant deux maisons suivant la règle de saint Benoît dans la région de Lanaudière.

Que dire à ces chers moines cisterciens, sinon ad multos annos! Que le cadre paisible du nouveau monastère leur soit fructueux.

Que tournent les grandes pages du livre de la Vie

0UTC Mercredi 25 février 2009 20 commentaires

entree-au-quebec

Lundi dernier, après avoir partagé un sympathique souper le dimanche avec des amis rentrés l’an dernier d’un séjour de trois ans en Tunisie, j’ai pris la route vers Montréal. C’est un chemin que je connais par cœur pour l’avoir parcouru un nombre incalculable de fois, surtout au cours des deux années où je travaillais à Ottawa tout en demeurant à Longueuil. Cependant, j’avais l’intention de faire un détour inhabituel: on m’avait confié la mission de rapporter certaines denrées en Alberta, dont du fromage d’Oka. J’ai donc fait un détour en passant par Hawkesbury. De toutes façons, il me fallait arrêter chez Herb’s, un classique de la route Ottawa-Montréal (et normalement le dernier endroit où faire le plein à prix ontarien, soit environ 10 cents moins cher par litre qu’au Québec.).

herbs

Ça donnait donc le trajet suivant: autoroute 417 jusque chez Herb’s, puis bifurcation par la route 34 jusqu’à Hawkesbury avant de prendre le chemin d’Oka de l’autre côté de la rivière des Outaouais.

ottawa-oka

Cliquez pour agrandir

Pour voir le tracé de manière plus détaillée chez Google Maps, cliquer ici. C’est à Hawkesbury, en passant sur le pont interprovincial, qu’on voit apparaître l’indication fort discrète que l’on voit sur la photo qui ouvre cet article (suivie d’un voyant panneau d’accueil à l’extrémité du pont). Nous voici donc au Québec. Je m’en allais allègrement vers Lachute lorsque j’ai aperçu une indication tout aussi discrète en bordure de la route 148 qui m’indiquait le chemin de Carillon. La route pour s’y rendre, une montée peu entretenue, étroite et cahoteuse, indiquait une limite de vitesse de 80 km/h… je me demandais bien pourquoi, car c’était presque un défi de rester sur la route à cette vitesse.

Je vous le disais hier, mon premier voyage vers Ottawa s’est effectué par chemin d’eau. De 1980 à 1985, mon père possédait une embarcation de plaisance (pour ceux que ça intéresse, elle ressemblait à ceci* en meilleur état). À l’été 1981, nous avions parcouru le lac Champlain avec de ses collègues de travail pareillement dotés de bateaux. Notre «groupe» avait repris une autre expédition à l’été 1982, cette fois en direction d’Ottawa. En route vers Ottawa (à partir de Berthierville), nous devions traverser quelques écluses, dont celle, spectaculaire, de Carillon. Il faut savoir que l’éclusage d’embarcations de plaisance sous le dardant soleil de juillet n’est pas exactement une partie de plaisir en général. L’écluse de Carillon nous offrait un répit apprécié: un seul bassin, dans lequel se trouvait un quai auquel il suffisait de s’amarrer pendant que l’eau montait. Une merveille. D’un coup, on monte d’une soixantaine de pieds (une vingtaine de mètres) sans effort, sans avoir à constamment tenir un cable en appuyant du pied sur une paroi de pierre ou de béton moite pour éviter qu’éclatent les défenses de caoutchouc qui protègent le côté de la coque pendant la montée. Du haut de mes dix ans, c’était toute une responsabilité. Évidemment, au mois de février, si le barrage produisait son électricité, l’écluse avec son immense porte guillotine était plutôt tranquille.

ecluse-carillon

Ce périple vers Oka allait donc être marqué au coin de la nostalgie. J’allais chercher bien plus que des denrées alimentaires à rapporter en Alberta. Je savais entre autres que le transfert de l’Abbaye était imminent… mais j’avais oublié à quel point c’était le cas. Cependant, mon premier objectif était de me procurer ceci:

oka-avant-coupe

À noter: la lame de mon couteau mesure 10 pouces (25 cm). Par un calcul rapide, j'en ai déduit que la meule, de 2,5 kg, avait un diamètre de 9 pouces (22,5 cm). Bien sûr, j'aurais bien pu la mesurer... mais à quoi bon?

Pour les Européens, le fromage d’Oka n’a probablement pas une résonnance très forte. Au Québec, par contre, il constitue un des grands classiques de la production fromagère. Il s’agit d’un fromage à pâte semi-ferme de type port salut produit depuis le dix-neuvième siècle par les moines trappistes de l’Abbaye Notre-Dame-du-Lac d’Oka. La production de ce fromage a été transférée à la coopérative Agropur dans les années 1970; l’usine de fromage a été construite juste à côté de l’Abbaye et s’y trouve d’ailleurs toujours.

Pourquoi les Trappistes s’étaient-ils établis à Oka? En fait, les terres qu’occupe aujourd’hui l’Abbaye ont déjà fait partie d’une vaste propriété des prêtres sulpiciens qui, du temps de la Nouvelle-France, avaient établi là une mission auprès des Amérindiens. C’est pour cette raison qu’existe toujours à proximité la tristement célèbre réserve mokawk de Kanesatake, que j’ai d’ailleurs traversée en me rendant à l’abbaye. C’est sur une portion de cette ancienne seigneurie des sulpiciens que des moines arrivés de l’Abbaye de Bellefontaine s’installent en 1881. Dès 1893, ils essaiment à Mistassini, dans la région du Lac Saint-Jean. Ces moines du fond des bois se sont spécialisés dans la chocolaterie… ils produisent notamment en saison des bleuets trempés dans le chocolat qui sont à se rouler par terre.

Sitôt installés, les moines d’Oka commencent à développer les terres entourant l’Abbaye et entreprennent de fonder un institut agricole qui allait prendre une renommée considérable dans la province. Aujourd’hui, l’édifice de l’institut se dresse toujours sur le versant ouest d’un buton dont l’Abbaye elle-même occupe le côté est, mais il héberge dorénavant l’école secondaire d’Oka.

ecole-secondaire-oka

Je suis trop jeune pour avoir connu l’institut agricole en opération, mais cette transformation annonçait quelque part le déclin éventuel de l’Abbaye elle-même. Elle avait déjà hébergé jusqu’à 300 moines. Ils ne sont plus qu’une trentaine… et Rome vient même de les décapiter en nommant leur abbé évêque de La Pocatière. Ça arrive malheureusement trop souvent en Église, bien que dans ce cas, c’est en fait un retour à ces racines qu’effectue Yvon Moreau, qui était natif de cette région du Bas-du-Fleuve.

Il y a quelques années, la communauté des moines a décidé de quitter ses locaux devenus trop vastes pour leurs besoins (et trop coûteux à entretenir). De plus, avec le temps, le chemin d’Oka, qui passe à un jet de pierre de l’Abbaye, est devenu une véritable route d’importance à tout le moins régionale et la circulation rend l’endroit beaucoup moins paisible pour des moines consacrés à une vie de silence. En 2004, après plusieurs consultations, un site approprié a été identifié et acheté à Saint-Jean-de-Matha, dans Lanaudière. La construction des bâtiments achève. Ils ont été érigés selon les plans de l’architecte Pierre Thibault, qui a choisi une facture résolument moderne et à mon humble respectueuse de la spiritualité cistercienne dans la recherche de matériaux authentiques et d’un ancrage dans la nature environnante. L’hôtellerie, qui avait l’air de ceci:

abbaye-oka

Aura désormais cette apparence:

hotellerie-val-notre-dame

Photo tirée du site de la nouvelle Abbaye de Val Notre-Dame.

Ce n’est pas que l’architecture qui change. Les retraitants auront désormais droit à un véritable lieu de solitude, plutôt que de ne pas avoir le choix de marcher le long d’une route achalandée pour ensuite se promener dans des quartiers résidentiels. Comme je le disais plus haut, je savais que le déménagement allait venir bientôt, mais je n’étais pas conscient que ce passage presque fortuit par Oka allait être ma dernière occasion de parcourir ces lieux destinés à devenir un centre agrotouristique. Mise à jour: Pour voir des photos de la nouvelle abbaye et du départ des moines d’Oka, voir ici.

Mon premier objectif était cependant un petit édifice qui se trouve juste entre l’abbaye et la fromagerie:

magasin-de-labbaye

J’ai cependant remarqué tout de suite en entrant qu’il y avait eu du changement. La section consacré aux objets religieux était réduite à sa plus simple expression et l’employé ne portait pas la tunique habituelle des moines. Il s’agissait en fait d’un employé de la nouvelle Corporation de l’Abbaye d’Oka, qui a acheté le monastère et qui administre désormais le magasin. Il m’a cependant servi avec affabilité et m’a emballé ma meule de fromage sous vide. J’ai aussi fait provision de chocolats de Mistassini, de gâteau aux fruits (j’en suis fort friand, peu importe la saison) et d’autres fromages régionaux du Québec. Je suis sorti de là quelque peu appauvri… mais bon.

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Une fois mes achats déposés dans le coffre de la voiture, j’ai parcouru les 500 mètres environ qui séparent le magasin de l’abbaye. Je savais que l’hôtellerie était désormais fermée; cependant, ce modeste message collé à la porte de l’église abbatiale m’a fait un choc. Je voyais donc la majestueuse abbatiale où j’ai vécu plusieurs célébrations riches de sens pour la dernière fois. Qu’elle soit destinée à devenir une salle de concerts amènera, on l’espère, sa sauvegarde en tant que monument historique, mais l’église allait néanmoins bientôt perdre sa raison d’être. J’ai donc pris quelques minutes pour me recueillir dans l’immense silence de cette nef, sachant qu’on allait bientôt (et c’est désormais chose faite) y célébrer pour la dernière fois les Offices divins.

abbatiale-oka

C’est le cœur troublé que je me suis ensuite mis en route vers Montréal. Mon trouble ne s’est vraiment dissipé que lorsque j’ai retrouvé avec grand plaisir l’ami Boris. Je sais que l’abbaye va maintenant vivre une nouvelle vie et que ce déménagement ne peut être que pour le mieux, mais c’est quand même un immense pan de l’histoire du Québec qui disparaît avec le déménagement des moines. C’est aussi un lieu où j’ai vécu de profonds tournants dans ma vie spirituelle qui change de vocation. Il nous restera au moins le fromage, héritage d’un modeste moine qui avait besoin de trouver une solution aux problèmes financiers de l’abbaye et dont mes amis albertains vont bientôt bénéficier.

oka-coupe

*Source de l’image. C’est exactement le même modèle que le bateau de mon père, mais ce n’est pas le même bateau. Comme il s’agit d’une annonce classée, je craignais que l’image originale se sauve inopinément. En regardant l’annonce, particulièrement les photos de l’intérieur, j’ai constaté que le temps avait fait ses ravages sur ce pauvre bateau… ce qui explique peut-être son prix ridiculement bas.