Errances pseudo-historiques au centre-ville de Red Deer

Waskasoo Creek south of Ross Street
Beau paysage alors que je me rendais au marché samedi dernier: le réseau des sentiers de la ville a maintenant revêtu sa verdure et c’est de toute beauté (si on compare à mon dernier passage par les sentiers). De plus, c’était très calme en ce samedi matin. Ce l’était également au centre-ville, où je me suis rendu après l’escapade au marché, question de me dégourdir davantage les jambes, mais aussi de profiter du temps superbe pour croquer quelques bâtiments. Je me suis rendu compte que si ce blogue a parlé de quelques petits villages (Ponoka, Fort MacLeod et Lacombe) et de leur histoire, je n’ai pas dit grand chose de ma propre ville jusqu’ici. Il fallait remédier à la chose.

Une précision pour celles et ceux qui auraient lu un article précédent où je visitais le centre-ville en avril dernier, les chantiers de construction progressent rondement. Si l’édifice d’Executive Place, une future tour de 12 étages, n’est encore qu’une fondation au creux d’un trou de trois étages, l’autre édifice, Millenium Plaza, a reçu ses deux étages supplémentaires (augmentant l’espace disponible de 40 000 pieds carrés, je suis certain que vous teniez à ce renseignement). On devrait bientôt voir disparaître la grue de chantier et pouvoir retrouver la voie de circulation en direction est sur la 49e Rue.

Comme toutes les agglomérations des Prairies, le site actuel de la ville de Red Deer a d’abord été déterminé par le réseau des chemins de fer. Si, de nos jours, nous associons le transport rapide à l’autoroute, tel n’était pas le cas avant 1950 et le rail constituait le transport économique de choix pour les grandes distances. Ainsi, les villes des prairies ont surgi aux endroits où les compagnies de chemins de fer ont décidé d’installer des élévateurs à grains ou des points de chute. C’est d’ailleurs ce qui a amené Red Deer à se déplacer de son site original, situé quelques kilomètres en amont sur la rivière éponyme, vers l’endroit où le chemin de fer croisait la rivière. Toute visite du centre-ville, si on cherche à le comprendre d’une manière historique, doit donc partir de la gare ou plus précisément ici de l’ancienne gare.

Ancienne gare de Red DeerL’édifice construit en 1910 abrite aujourd’hui des bureaux professionnels, mais il se trouve toujours sur son site original au bout de la rue Ross (50e Rue), près de son intersection avec l’avenue Gaetz (50e Avenue). On l’aura deviné, cette intersection est un peu le «zéro» des rues; si la ville était divisée comme Calgary ou Edmonton en quadrants, ce serait le point d’intersection des quatre zones. La gare n’est cependant plus bordée par le chemin de fer. Celui-ci a été déplacé à l’ouest de l’autoroute 2 il y a quelques décennies pour être remplacé par la rue Taylor, une sorte de voie de contournement interne qui relie le nord et le sud de la ville en évitant les feux de l’avenue Gaetz. En fait, le déplacement du chemin de fer symbolise le triomphe du réseau routier à tel point que j’ignore où se trouve (si seulement il y en a une) la gare actuelle de Red Deer. Il y aurait ici un long chapitre à écrire sur le programme d’obsolescence subventionnée des transports ferroviaires (particulièrement celui des passagers) au Canada depuis quarante ans, mais je vais m’abstenir pour le moment.

Qui dit gare pour un passager d’avant 1950 dit aussi hôtel à proximité. Il y a effectivement deux établissements hôteliers à proximité: l’Alberta (Buffalo) Hotel et l’Arlington. En fait, un seul des deux remplit encore sa fonction d’origine: l’Arlington, dont l’architecture actuelle rappelle le style Tudor avec ses colombages apparents (ou encore les tavernes bavaroises pour certains).

L’hôtel, comme la plupart de ces anciens établissements autrefois prospères à l’heure de gloire du chemin de fer, a beaucoup perdu de sa classe. On ne peut plus dire comme en 1902 que l’hôtel offre une «hospitalité et une cuisine incomparables» selon ce que raconte la plaque historique apposée sur la façade de cet hôtel fondé en 1899. On voit l’affiche suivante sur le côté, qui en dit beaucoup sur la clientèle que l’on s’attend à y recevoir:

Avouez que lorsque l’on tient à préciser qu’il y a un magasin d’alcools à l’intérieur, on vise une clientèle célibataire, masculine et qui a besoin d’hébergement temporaire. Il s’agit donc davantage d’une «maison de chambres» que d’un hôtel au sens propre. Le bar y est apparemment fort animé et fait partie du circuit des musiciens qui cherchent à lancer leur carrière.

Pour sa part, l’hôtel Buffalo a changé de vocation: il été racheté par un groupe évangélique (Potter’s Hands Ministry) qui utilise l’ancien restaurant-bar du rez-de-chaussée comme salle de réunion pour ses services religieux. Les chambres à l’étage sont en cours de rénovation et deviendront des appartements à loyer modéré. L’édifice sous sa forme actuelle date des années 1950, mais certaines parties ont été construites en 1891 alors que l’établissement portait le nom d’«Alberta Hotel». Il s’agit d’un des plus vieux édifices de la ville.

Malgré que l’édifice a perdu son charme victorien, l’affiche principale que l’on voit à gauche, ainsi que celle qui annonce son «Café» au coin des rues Ross et Gaetz ont gardé leur charme classique des années 1950.

D’ailleurs, si on cherche de l’architecture historique à Red Deer, c’est surtout celle des années 1950 que l’on peut voir, car de nombreux incendies ont ravagé la rue principale (Ross) et très peu d’édifices ont survécu. De plus, jusque vers la fin des années 1970, l’Intérêt pour la préservation historique de l’architecture était bien peu éveillé et il était souvent jugé préférable de bâtir en neuf, d’adopter le modernisme. Cette attitude ne semble pas être complètement disparue dans les mentalités populaires albertaines, qui voient en des bâtiments «vieux» quelque chose de fort négatif.

Néanmoins, plusieurs commerces ont gardé ces grandes affiches au néon qui faisaient autrefois de la rue Ross une artère animée le soir venu. Le Club Café, juste à l’est de l’ancien hôtel Buffalo, nous en offre un exemple. Aujourd’hui, le centre-ville est considéré comme une zone dangereuse en soirée par la plupart des habitants de Red Deer, dont la frange «respectable» préfère aller passer ses soirées dans des bars en banlieue plutôt que d’aller au centre-ville. Il faut dire que pour avoir vu un pick-up dévaler à toute allure la rue Ross en sens inverse (la rue est à sens unique), probablement parce que la personne le conduisant n’avait plus toute sa tête a de quoi faire peur. La croissance du nombre de sans-abris et de consommateurs de drogues n’aide pas à rassurer le public, qui a fait appel aux «Anges Gardiens», un groupe de civils dont le rôle est d’aider la police à faire respecter l’ordre public. Une des préoccupations principales des marchands du centre-ville est d’en augmenter la sécurité pour ramener les clients. Je crains que le problème n’est pas uniquement celui de la sécurité, mais enfin… ce doit être parce que, en comparaison avec Montréal ou même Ottawa, le problème me semble bien peu important. Ce fut un enjeu important de la campagne électorale municipale l’automne dernier.

Mais parlons davantage d’édifices historiques. Au centre de la rue Ross se dresse un majestueux cénotaphe représentant un soldat qui regarde la gare au bout de la rue, symbolisant l’espoir du retour à la maison. L’histoire militaire se manifeste aussi juste à côté de l’hôtel de ville par l’édifice de l’arsenal, construit en 1913. Celui-ci est plus tard devenu une caserne de pompiers.

Red Deer ArmouriesL’édifice de style edwardien disparaît presque complètement derrière les arbres et je vous avoue que j’ai longtemps pensé que c’était une église, bien que je ne comprenais pas trop pourquoi je n’arrivais pas à en trouver la porte et à en discerner la dénomination. Juste à côté de cet édifice se trouve une des statues les plus célèbres de Red Deer dont je parlerai bientôt.

Les édifices commerciaux anciens sont rares dans la ville, la plupart datant des années 1950 pour les raisons mentionnées plus haut. On trouve cependant ce majestueux édifice de style néo-roman en pierre bossée (une caractéristique rare ici) au coin de la rue Ross et de la 50e Avenue. Il s’agit de l’édifice George W. Greene, construit en 1901. À l’origine, le rez-de-chaussée était occupé par une banque. Aujourd’hui, un joallier y tient boutique. De plus, l’édifice a été peint en blanc, ce qui le fait ressortir, s’il en était besoin, sur la rue. Cependant, on peut s’interroger quant à la pertinence de peindre de la pierre.

Le programme Main Street Alberta a aussi été actif à Red Deer, bien que ses effets exigent un peu plus d’efforts pour être visibles étant donné que les édifices rénovés ont été construits beaucoup plus tardivement et, pour ceux qui ne s’intéressent qu’au côté esthétique des bâtiments, ils sont assez banals. Deux exemples méritent d’être soulignés ici, les édifices Farthing et Rollis:

L’édifice Farthing, construit dans les années 1940, a été rénové pour en faire ressortir le lettrage d’origine. Les vitrines et les fenêtres de l’étage ont également retrouvé leur caractère historique. L’édifice est situé sur un bout de la rue Ross où se trouvent plusieurs commerces intéressants et si je ne m’abuse on y trouve une petite galerie d’art (ou c’est chez ses voisins). En passant, vous remarquerez le stationnement en épi devant les édifices… La rue Ross est très large et à l’origine elle comptait des voies de circulation dans les deux sens. Présentement, on n’y circule qu’en direction ouest (la circulation en direction est se faisant sur la 49e Rue). Il y a quatre voies de circulation en plus des espaces de stationnement de chaque côté de la rue. Un rêve pour les automobilistes et un cauchemar pour les piétons… bienvenue en Alberta! Une partie de la revitalisation du centre-ville passerait par un accès plus facile pour les piétons, mais cela n’apparaît même pas à l’écran-radar des réformateurs urbains d’ici.

Sur l’avenue Gaetz au nord de la rue Ross, on trouve l’édifice Rollis, dont les lignes art déco sont particulièrement intéressantes, même si les fenêtres d’un seul panneau vitré brisent l’effet d’ensemble. Une restauration intéressante mais incomplète. L’édifice que l’on aperçoit à droite est un exemple intéressant d’architecture commerciale des années 1950 qui mériterait d’être mieux mis en valeur. Je suis à peu près certain que les murs de l’étage n’étaient pas d’un ton saumon unique à l’origine, mais qu’il y a  probablement là de la brique ou de la tuile polychrome. Le tout n’est déjà pas trop mal préservé.

Il y a quelques autres édifices d’intérêt au centre ville, dans la même ligne architecturale. Malheureusement, lorsque les comités historiques se mêlent de parler de patrimoine, ils cherchent plutôt à recréer un héritage disparu qu’à mettre en valeur celui qui est encore là comme j’en ai déjà parlé. Les édifices les plus imposants du centre-ville sont ceux des services publics, notamment l’hôtel de ville, bordé par un parc où personne, même les employés de la Ville, n’ose aller sans accompagnement à cause des groupes de jeunes drogués qui y ont élu domicile de manière presque permanente.

L’édifice lui-même, exemple d’architecture brutaliste, est d’un intérêt fort relatif. Il s’impose, chose certaine, mais on ne peut pas dire que ce soit intéressant. Le jardin est pour sa part fort agréable (lorsque les jeunes ci-haut mentionnés ne s’y trouvent pas) et généreusement fleuri. Durant le temps des Fêtes, les arbres sont revêtus d’ampoules multicolores qui animent la vaste place. Ce parc constitue un des rares espaces de verdure du centre-ville, où tous les autres espaces ouverts sont, vous l’aurez deviné, des stationnements! Le tissu urbain du centre-ville serait d’ailleurs à refaire: il y a beaucoup trop d’espaces ouverts occupés par de l’asphalte, ce qui a pour effet de presque forcer quiconque se rend au centre-ville à se déplacer en automobile pour se rendre d’un endroit à l’autre. Mais il semblerait qu’un problème est le manque de stationnement aux yeux des commerçants…

L’hôtel de ville est bordé par l’arsenal dont on aperçoit le toit à droite sur la photo, lequel est lui-même bordé par la bibliothèque muncipale dont il fait partie aujourd’hui. Il y a aussi une entrée de la bibliothèque du côté de l’hôtel de ville, à l’arrière. Je ne suis pas encore allé faire un tour à la bibliothèque en question… Ce n’est pas par snobisme, mais malgré de vaillants efforts au cours des années, je n’ai jamais trouvé dans ces lieux les livres dont j’ai besoin… il me faut une bibliothèque universitaire! Il s’agit néanmoins de l’un des pôles de la vie culturelle à Red Deer. On trouve aussi dans la ville un musée et deux grands centres communautaires.

Enfin, pour compléter le portrait des services administratifs, on trouve évidemment des bureaux des gouvernements provincial et fédéral, mais aussi le palais de justice, édifice imposant en brique mais qui est assez difficile à voir, puisqu’il est caché par des arbres sur presque toutes ses façades.

L’entrée de l’édifice, située directement en face de celle de l’hôtel de ville, est caractéristique de l’architecture institutionnelle des années 1980: discrète! Rien à voir avec la présence imposante de l’ancien édifice construit durant les années 1930 à un jet de pierre de là:

Enfin, on trouve un peu partout au centre-ville des maisons et autres bâtiments résidentiels, parfois égarés parmi les édifices commerciaux. Quelques-unes représentent un intérêt historique et certaines ont été rénovées avec amour par leurs propriétaires. Cette ancienne résidence d’un pasteur méthodiste construite en 1912 et située légèrement en retrait de la rue Ross est un des plus beaux exemples:

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