Gigantisme dans les prairies

Sur la frontière

L’humain est habité par une volonté persistante de laisser sa marque sur son environnement. Cela tient en partie à un besoin de se repérer qui peut avoir, dans certains cas, une importance vitale. C’était le cas entre autres des cairns et inukshuks érigés par les peuples aborigènes et autres. Lorsque les premiers Européens sont arrivés sur le continent américain, ils se sont mis à planter des drapeaux, des oriflammes, et à ériger des croix pour marquer leur prise de possession du territoire. Au Québec, la tradition des croix qui marquent le sommet des collines a longtemps perduré, et certaines ont survécu pour devenir des attractions touristiques mineures.

Dans l’ouest canadien, on nage en pleine démesure. D’un côté, des plaines immenses qui offrent à certains endroits bien peu de points de repères naturels. De l’autre, des montagnes si imposantes que, pour qu’un marqueur se laisse voir, il faudrait le construire de la taille d’un gratte-ciel. Qu’à cela ne tienne, le génie humain n’est jamais à court d’idées pour laisser sur le territoire une marque visible de son passage… Cela a donné naissance à une série de très gros objets qui se dressent à divers endroits dans les Prairies. J’ai déjà évoqué la lampe géante de Donalda et le vaisseau spatial de Vulcan; mes pérégrinations récentes m’en ont fait voir d’autres. Ces objets reflètent la fierté des habitants (ou l’ambition des promoteurs, comme le montre cette transformation de l’ancien château d’eau de Lethbridge):

Château d'eau Lethbridge

Construit en 1958, le château d’eau de cette grande ville avait été déclaré obsolète en 2000. Un promoteur l’a alors transformé en restaurant. Croyez-moi, c’est plus beau à voir la nuit que le jour, avec ses airs d’ovni et ses publicités criardes. C’est probablement ce côté ringard qui m’a ébloui et j’ai manqué le plant de maïs géant de Taber, les deux fois où j’y suis passé… Mais tout n’est pas nécessairement clinquant dans ces marqueurs, témoin la photo qui ouvre cet article et qui a été prise de la base de l’un des gigantesques marqueurs de frontière qui se dressent à la croisée des routes 16 et 17 à Lloydminster.

Lloydminster

Ces immenses pylones reprennent, à une échelle démesurée, la forme exacte des marqueurs frontaliers qui identifient où passe la frontière entre l’Alberta et la Saskatchewan. Comme la ville de Lloydminster est partagée entre les deux provinces, elle s’identifie à son statut de frontière (celle-ci suit d’ailleurs le quatrième méridien du système de cadastrage de l’ouest établi selon la Loi sur les terres du Dominion de 1872). La frontière entre les deux provinces n’a été établie qu’en 1905, soit après la fondation de Lloydminster en 1903. Les marqueurs frontaliers géants se trouvent exactement sur la frontière, qui se trouve dans l’espace entre les deux piliers de chacun de ces géants de 30 mètres de hauteur. Chacun des quatre marqueurs honore également sur son pied de béton un aspect de la ville, soit les premiers colons, l’industrie pétrolière, les Premières Nations et l’agriculture.

Petit marqueur Lloydminster

Au centre-ville (au coin de la 50e Rue et de la 50e Avenue, cette dernière étant aussi la Route 17), on trouve ce marqueur, de taille plus modeste, qui représente aussi la frontière, qui passe à travers certaines maisons, comme on peut le constater. Soit dit en passant, bien que la ville chevauche deux provinces, l’administration municipale est amalgamée depuis 1930.

Mundare

En me rendant à Saint-Paul, samedi dernier, je ne pouvais pas ne pas m’arrêter un moment à Mudare, qui a choisi de souligner son héritage est-européen en érigeant cette immense saucisse de style kielbassa. Un producteur local, Stawnichy, a fait sa renommée en produisant cette charcuterie et la saucisse géante de 12,8 mètres orne le centre du village depuis 2001. C’est d’ailleurs à peu près tout ce qu’il y a d’intéressant dans ce petit bourg.

Vegreville

Un peu plus à l’est, on trouve Vegreville, où un pysanka géant se dresse depuis 1975 pour souligner le centenaire de la fondation de la Gendarmerie Royale du Canada (en 1874) ainsi que la présence de nombreux colons ukrainiens dans la région. C’est probablement l’objet le plus connu de l’ouest, même s’il n’est pas nécessairement le plus gros. C’est aussi l’un des plus anciens et des plus beaux. Il a requis l’utilisation de technologies de pointe pour sa conception et sa confection. La symbolique des motifs géométriques qui couvrent sa surface est expliquée sur un panneau interprétatif que l’on trouve sur le site. L’œuf se trouve d’ailleurs dans l’un des plus beaux écrins de tous les objets géants de l’ouest, un vaste parc à vocation familiale à l’entrée est de la petite ville.

Macklin

Après mon passage à Saint-Paul et à Lloydminster, je suis passé par Macklin, où se dresse cet objet à l’apparence incongrue. Il s’agit d’un «bunnock», un os de cheval servant à jouer à quelque chose qui s’apparente au jeu de fers. Cette structure d’une dizaine de mètres de hauteur (98 fois la taille normale de l’objet) héberge le bureau touristique du petit patelin, lequel n’est pas exactement une métropole: ses rues sont pavées d’une manière fort approximative, même au «centre-ville».

Downtown Macklin
Rue principale de Macklin

Je comprends maintenant pourquoi il y a tant de pare-brise zébrés en Saskatchewan… Malgré tout, Macklin se dit championne du bunnock. Le monument attire certainement la curiosité des passants!

Castor

Sur le chemin du retour, durant la même excursion, je suis passé par le petit village de Castor, en Alberta cette fois, où l’on trouve un musée, un élévateur à grains rénové et… un castor! Ce n’est pas le seul en Alberta: il y en a aussi un à Beaverlodge (hutte de castor). Celui-ci se dresse à l’entrée du village, le long de la route 12; il semblerait qu’il y en aurait un autre, prénommé Paddy, au centre-ville, devant le bureau de poste. Je ne l’ai pas vu… Disons que le fait que l’on doive expliquer aux gens que «castor» est le terme français pour beaver sur les plaques interprétatives est quelque peu amusant. Selon Harry M. Sanders (The Story Behind Albeta Names, Calgary, Red Deer Press, 2003), la ville a été renommée en 1909 par le Canadien Pacifique (elle s’appelait auparavant Williston, du nom d’un des pionniers), adoptant le nom latinisé, selon Sanders, du ruisseau qui traverse le village. Curieusement, aucun des panneaux de la ville ne fait référence au fait que castor est un terme latin, mais parlent plutôt du français… Cet animal a après tout été la raison principale de l’expansion de l’exploration européenne vers l’ouest au dix-huitième siècle, car sa fourrure était très prisée. Il constitue d’ailleurs l’un des emblèmes officiels du Canada, ce qui explique qu’il est représenté depuis 1937 sur la pièce de 5 cents (et auparavant sur des pièces de valeurs diverses, en compagnie de la feuille d’érable). Tout de même sympathique, ce rongeur; il faudra que je retourne visiter le musée qui, tenu par des bénévoles, est ouvert à des heures quelque peu aléatoires.

Pincher Creek

Enfin, j’allais oublier que lors de mon bref passage par Pincher Creek jeudi dernier, j’ai pu apercevoir cette énorme pince, qui reproduit à plusieurs fois sa grandeur l’objet qui a donné son nom au ruisseau, puis au village. Il s’agit d’une paire de tenailles qui servaient à un maréchal-ferrant pour nettoyer les sabots des chevaux et que des explorateurs auraient retrouvé dans le ruisseau. Ces tenailles ne sont pas répertoriées parmi les objets géants… pourtant, elles ne manquent pas d’élégance et surtout d’à-propos dans cette petite ville!

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6 commentaires sur « Gigantisme dans les prairies »

  1. Deef, le côté un peu kitsch de la chose n’est pas sans en faire le charme…

    Boris, je ne sais pas… chose certaine, face à l’immensité de la prairie, il n’est pas surprenant de voir surgir ces objets.

    David, j’ai en fait omis plusieurs objets (il y en a plus d’une centaine), cependant le cowboy d’Airdrie se voit effectivement de loin, le long de l’autoroute 2.

  2. Bizarre …. Vixen ne s’est interessée qu’à la double saucisse et moi à Bunnock qui me fait penser à une Vixen sans téte ( normal ) ….

  3. La saucisse a effectivement un côté magnifiquement phallique (il s’agit en fait, lorsqu’on voit cette saucisse en vrai, d’une longue saucisse repliée en boucle, les deux bouts se rejoignant). Quant au bunnock, je l’ai pris pour un champignon, de loin… puis j’avoue que la femme sans tête (et sans bras) est une autre option possible.

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