Petit jeu blogosphérique à connotation hippique

Source: Site Flickr du musée Galt (Lethbridge). Voir URL exact dans le texte.

Il y a quelques jours, un correspondant que je ne connaissais pas a laissé un commentaire sur un de mes articles de l’été dernier. Il cherchait de l’information sur la photographie ci-haut pour un jeu de devinette sur son blogue. Cette photo illustre un appareil qui, grâce à un téléphérique sur la rivière Oldman, permettait de faire traverser le grain afin de l’acheminer vers l’élévateur de Chin, ce qui évitait un détour de 18 milles à l’entrepreneur Charles Noble, grand propriétaire terrien qui avait eu l’idée de cet ingénieux système. Noble possédait plus de 4000 acres (1618 ha) de terrain en 1922 et avait nommé sa propriété «Cameron Ranch» ou encore «Noble Foundation» car il considérait sa propriété comme un lieu de formation et de développement. Cette information, je ne l’avais cependant pas au moment de voir la photo. Tout ce que je savais, c’est qu’elle avait à voir avec la rivière Oldman.

Naturellement, ma curiosité d’historien a été piquée. J’ai d’abord recherché l’image originale, qui se trouve au musée Glenbow. J’ai aussi trouvé cette autre photo où l’on voit le téléphérique d’un autre angle, ainsi qu’un chargement de grain en train d’être déversé dans la longue chute qui mène au téléphérique. Dans la conversation qui a suivi, il m’indiquait que cette traversée de la rivière se trouvait à environ 8 milles de Chin. Une petite recherche sur Google a suffi pour trouver Chin (qui est vraiment un très très petit lieu-dit et même l’affiche en bordure de la route 3 est à peine visible). Ensuite, quand on connaît le système de cadastrage cantonnal de l’Ouest canadien, il n’est pas difficile de mesurer les distances, sachant que chaque «section» d’un canton mesure un mille (5280 pieds ou environ 1,6 km), chaque canton étant une unité de territoire carrée composée de 36 sections. Chacune de ces section compte donc 640 acres (soit près de 260 ha) de terrain.

Ces sections étaient traditionnellement divisées en quarts (soit une portion de 160 acres) qui correspondaient à l’allocation individuelle données aux colons selon les dispositions du Dominion Lands Act de 1872. Cela a pour résultat que, du haut des airs, la grille cantonnale est très facilement visible et que chaque section est généralement divisée en quatre. J’ai ici numéroté les sections à partir du hameau de Chin (au point rose A), ce qui me donne justement huit milles de distance entre la rivière et la route 3, laquelle longe le chemin de fer où se trouvait aussi l’élévateur à grains auquel était destiné les céréales qui passaient par la machine illustrée par la photo du haut. Fort de cette information, j’ai localisé deux endroits qui pourraient potentiellement correspondre à la photographie, d’après le paysage de l’endroit. Manifestement, il fallait que la rive nord de la rivière comporte une falaise abrupte et que la falaise sud se trouve en plaine alluviale. J’ai donc trouvé les zones définies par A et B ci-haut comme localisations possibles, A étant à mon sens la plus probable.

En zoomant davantage sur la zone A de la carte précédente, j’obtenais encore deux endroits possibles correspondant assez bien à la topographie de la photo, avec en plus un terrain se prêtant à l’ascension des lourds convois de grains arrivant de la machine.

Avant que j’aie eu le temps d’éprouver mon hypothèse, voici que de nouvelles données viennent enrichir l’histoire. D’autres photos du musée Glenbow indiquent que cette installation se trouve dans la section 31 du canton 10, range 18. Alors là, ça se précise et il faut que cela se trouve dans la zone de droite sur la carte ci-haut et voici pourquoi.

Lors de la division des terres dans l’Ouest, un système d’un redoutable rationalisme a été mis en place. D’abord, on a divisé l’ancienne Terre de Rupert le long de méridiens, qui, avec la frontière fixée au 49e parallèle, forment la base de la division cantonnale. Les numéros de cantons vont du sud au nord et ceux des ranges (ou rangs) de l’est à l’ouest, revenant à 1 après chaque méridien.

La division (et la numérotation) se sont ainsi faites d’est en ouest et du sud au nord. Chaque méridien forme la base de la numérotation. Les routes rurales suivent cette numérotation. Ainsi, le long des cantons (du sud au nord), les deux premiers numéros d’une route est-ouest indique à quel canton elle appartient. La route de base du canton 10 devait donc être la route 100. D’est en ouest, on a la numérotation des rangs, et encore une fois les routes frontalières (donc nord-sud) indiquent à quel rang elles appartiennent. Ainsi, le canton recherché, formé de 36 sections d’un mille carré, a pour limites la route 100 au sud, 110 au nord, 180 à l’est et 190 à l’ouest. Par défaut, on sait que c’est à l’ouest du quatrième méridien parce que l’on connait la localisation près de Chin. Reste à trouver le tout sur Google Maps. Après avoir localisé les routes en question, on obtient le canton suivant:

Chaque canton est formé de 36 sections invariablement numérotées comme on peut le voir dans le plan ci-haut. Donc, la section 31 est forcément la section formant le coin nord-ouest du canton, ce qui correspond à ceci:

J’ai identifié en rouge la localisation possible du téléphérique en question selon les indices fournis par les photographies. Cependant, ce n’est là qu’une approximation.

Ce qui me fait penser que ce serait l’endroit est la présence d’une petite colline près de la rivière après l’escarpement majeur tel qu’on peut le voir sur cette autre photo de l’installation. Ça me donne l’idée d’un petit road trip l’été prochain, mais je ne sais pas trop si on peut s’approcher de la rivière à cet endroit, puisqu’il s’agit d’un terrain privé.

Quant à la requête comprise dans le commentaire original, à savoir une phot de l’élévateur à grains de Chin à l’époque, tout ce que j’ai pu trouver est une photographie prise en 2000. Les élévateurs qui y sont illustrés ont été démolis en 2008, mais ce genre d’élévateur était construit depuis le début du siècle et pourraient bien avoir servi au transport du grain provenant du ranch de Charles Noble.

Je me demandais aussi à quel endroit aurait mené le «détour de 18 milles» mentionné dans une des légendes de photos, détour qu’aurait dû emprunter la récolte de Noble vers le chemin de fer. Probablement que cela aurait mené à Taber, juste un peu à l’est.

Ceci dit, je trouve bien intéressant ce genre de jeu. Je ne sais pas si j’ai vraiment la bonne réponse et il y a quelques questions qui restent en suspens… dont la localisation exacte du ranch Cameron, lequel pourrait bien avoir été composé de plusieurs parcelles de terre qui ne sont pas nécessairement contiguës. Il me faudrait pour cela faire enquête dans les archives, ce que je n’ai malheureusement pas le temps de faire présentement. Cela aura eu le mérite de me faire découvrir un autre pionnier de l’Ouest canadien.

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7 commentaires sur « Petit jeu blogosphérique à connotation hippique »

  1. C’est passionnant dis-donc, tu es un vrai détective 🙂 Je me demandais depuis longtemps pourquoi les terres cultivées étaient si souvent divisées en carrés comme ça, toujours de la même taille.

    C’est la base de ton prochain article? 😉

  2. Alors oui, ça m’amuse. De plus, ça rejoint ce que j’enseigne présentement dans mon cours sur l’histoire de l’Ouest canadien. Je ne sais pas si je vais pondre d’autres articles sur le sujet, mais bon… on ne sait jamais. Mon prochain article à paraître est plutôt à teneur… culinaire.

  3. Cela veut-il dire que le téléphérique en question n’existe plus ; en général ce genre d’installation « historique » est indiqué quelque part, non ?

  4. Il n’y a probablement plus de trace de ce téléphérique. En Alberta, le sens du patrimoine n’est pas très développé. Je suis à peu près certain que, une fois que cette installation a eu fait son temps, elle a simplement été démantelée.

  5. C’est passionnant. Si j’étais dans le coin, je ne pourrais pas me retenir de faire ce travail de recherche aux archives et aussi… d’aller voir sur place.

  6. Bonjour,

    Super explications, très pédagogiques, dignes d’un enseignant passionné…
    Au fait, j’ai trouvé des photos récentes du site avec d’autres indications, j’ai besoin d’un mél pour vous les envoyer…
    J’ai aussi besoin de votre accord pour reprendre votre explication (en citant la source évidemment) sur notre blog…

    Merci encore pour ce travail qui nous permet, nous, « français de France » de comprendre un peu mieux ce fameux découpage du territoire canadien qui est si étonnant vue de haut (avec google-earth).

    Deny Fady

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