Se souvenir…

Ange de l'autel principal de la Chapelle du Souvenir, Parlement du Canada, Ottawa. Photo prise le 25 septembre 1998 (avec un appareil argentique; d'où la granularité due à la numérisation).

C’était le 11 novembre 1918. Après quatre ans d’une guerre que l’on avait crue devoir être rapide, les canons se taisaient sur le front européen. La Grande Guerre (rebaptisée plus tard Première Guerre mondiale) venait de se terminer. Cette guerre demeure, à ce jour, celle qui a coûté le plus en vies canadiennes: pas moins de 66 000 combattants y ont perdu la vie, soit environ 10% de l’ensemble des Canadiens recrutés (de gré ou de force) pour participer à cette boucherie.

Quatre-vingt-douze ans plus tard, nous nous souvenons de cette guerre… ainsi que des autres conflits mondiaux auxquels le Canada a participé. Il y a eu la guerre des Boers, en Afrique du Sud (1899-1902), la Seconde Guerre mondiale, la guerre de Corée (1950-1953), et celle dans laquelle le Canada est enlisé depuis 2001 en Afghanistan. Car notre pays est en guerre, qu’on veuille l’admettre ou non. Nous avons depuis un bon bout de temps perdu le rôle de «gardiens de la paix» que nous avions rempli avec plus ou moins de succès des années cinquante aux années quatre-vingt-dix, dans des lieux aussi divers que le Congo, Chypre, la Bosnie-Herzégovine, la Somalie et le Rwanda pour ne mentionner que certains des missions les plus importantes. Oui, nos soldats participent toujours à certaines opérations de ce genre, mais ils sont aussi au combat.

Ce renouveau d’activité militaire depuis 2001 a vu les Forces armées gagner en visibilité (et en budget!) dans la société en général. Qu’il s’agisse des rubans magnétiques ou autocollants sur les véhicules annonçant que leur propriétaire «soutient nos troupes» ou de la réfection de divers monuments et cénotaphes, en passant par un regain d’intérêt pour l’histoire militaire dont témoigne entre autres le nouveau Musée canadien de la guerre, on ne peut nier que ce qui, dans les années 1990, paraissait être devenu la mémoire d’événements distants et sans peu de conséquences pour notre vie actuelle a repris de l’acuité.

Olivier, des rives du Léman, pose la question de l’intérêt de conserver ce jour de commémoraison comme jour férié (et chômé dans certaines provinces canadiennes, dont l’Alberta). On peut en effet se demander pourquoi, à tant de distance, la première Guerre Mondiale garde tant d’intérêt aujourd’hui.

Un journaliste de la presse locale a d’ailleurs pris contact avec moi il y a environ une semaine pour une entrevue sur le sens du Jour du Souvenir. J’ai refusé pour deux raisons: je déteste les entrevues avec des journalistes et si mes opinions sur la chose transparaissaient, je ne suis pas certain que ça ferait des heureux. Déjà que je refuse de porter le coquelicot depuis 2001 parce que je suis en désaccord profond avec la participation canadienne à une guerre qui utilise des fonds publics pour défendre l’accès par des intérêts privés à une ressource stratégique.

Alors, mis à part l’actualité de la guerre dans nos vies, pourquoi se souvenir aujourd’hui, surtout de la Première Guerre mondiale? Ma réponse comme historien est que ce conflit marque l’entrée de l’Occident dans la véritable modernité. Les causes de cette guerre sont multiples: nationalismes exacerbés, course aux armements, industrialisation de la production, en plus de l’enchevêtrement d’alliances qui a transformé un conflit local larvé et un assassinat en une guerre d’envergure continentale à laquelle ont participé des pays du monde entier. On s’attendait, à l’époque, à une explosion de violence à un moment ou à un autre. En fait, en Allemagne et en Angleterre, les politiques la préparaient activement, question de régler leur compétition une fois pour toutes.

Le Canada a été entraîné dans la tourmente par la déclaration de guerre de l’Angleterre à l’Allemagne le 4 août 1914 à minuit (c’était avant que le Statut de Westminster de 1931 nous donne l’indépendance en matière de relations internationales). L’enthousiasme initial pour la guerre au Canada (on croyait presque partout qu’elle serait terminée avant Noël) entraîne l’enrôlement de milliers de volontaires. Toutefois, dès le milieu de l’automne 1914, il est clair que le conflit est là pour durer et le pays doit mobiliser toutes ses forces en vue de la guerre: développement d’une industrie de guerre, rationnement des ressources, puis conscription en 1917: c’est la guerre totale, officialisée par la Loi sur les mesures de guerre de 1914, qui donne au cabinet fédéral des pouvoirs sans précédent. Celui-ci peut désormais agir sans devoir demander l’accord préalable du Parlement en ce qui concerne les mesures d’urgence à prendre. C’est le début de l’interventionnisme étatique (financé par les nouveaux impôts sur le revenu, créés en 1917 et qui n’affectent alors que la frange de revenus supérieurs de la population).

La société canadienne est, comme le sont la plupart des pays engagés dans le conflit, profondément transformée. Le racisme latent prend forme concrète dans l’internement de ressortissants d’origine des pays ennemis dans des camps un peu partout au Canada. Le moralisme conservateur impose la prohibition (puis la régulation) de la production et de la distribution d’alcool. Les femmes canadiennes, qui se participent activement à l’effort de guerre, soit en travaillant dans les usines de munition, soit en participant à des associations bénévoles, gagnent le droit de vote en 1917 dans la controverse: le gouvernement d’«union» du conservateur Borden donne dans un premier temps, avant l’élection du 17 décembre 1917, le droit de vote au niveau fédéral aux femmes qui ont un parent dans le corps expéditionnaire canadien, dans l’espoir qu’elles soutiendront le projet de conscription afin de hâter la fin de la guerre; le reste des femmes ne reçoit le droit de vote que l’année suivante. Les provinces avaient pour leur part commencé à accorder le droit de vote aux femmes à partir de 1916 (les trois provinces des prairies); le Québec tardera à le faire jusqu’en 1940.

Donc, au-delà de l’horreur de la guerre (surtout que la Première Guerre mondiale, en tant que guerre d’infanterie et de tranchées a été particulièrement sanglante), de ses conséquences directes comme ce qui est aujourd’hui connu sous l’appellation de «choc post-traumatique», la récession et l’épidémie de grippe espagnole (qui a tué plus de gens que la guerre elle-même), ce conflit a profondément transformé le Canada comme le monde.

L'Europe en 1923. Source: Sylvie Perrier, Département d'histoire de l'Université d'Ottawa, cours HIS 1520: Histoire de l'Europe, XVIe-XXe siècle. Cliquez sur l'image pour y accéder.

En Europe, la reconnaissance par le président Woodrow Wilson du principe des nationalités comme élément de base de la réorganisation de l’Europe d’après-guerre n’est pas sans problèmes. D’une certaine manière, les traités de Versailles de 1919 et autres qui concluent la guerre sont à la racine de bien d’autres conflits allant de la Seconde Guerre mondiale aux conflits en ex-Yougoslavie. Des régions hors de l’Europe s’inspirent également de cette reconnaissance du nationalisme comme base légitime de la constitution d’un État indépendant, que l’on pense à l’Inde de l’entre-deux-guerres ainsi qu’à l’Afrique de la période de la décolonisation.

Le capitalisme industriel confirme, après cette guerre, sa position de mode d’organisation dominant de l’économie. Pourtant, c’est aussi pendant et à cause de la Première Guerre mondiale que la révolution russe a lieu en octobre 1917, mettant en place une alternative à cette organisation de l’économie. La rivalité entre ces systèmes économiques amène l’émergence, quelques années plus tard, du nazisme allemand, puis, après 1946, de la guerre froide.

Au Canada, l’impérialisme qui dominait la société anglo-canadienne avant la guerre diminue considérablement après celle-ci. La crise de la conscription exacerbe les tensions entre Canadiens anglais et français, ce qui laisse des séquelles profondes qui ont mené à l’émergence du nationalisme canadien-français puis québécois. Les ouvriers gagnent en prospérité, ce qui amène une réduction relative des tensions de classe qui avaient existé dans la société victorienne d’avant-guerre, mais tout n’est pas gagné de ce côté, comme en témoigne la grève générale de Winnipeg de l’été 1919. Les femmes, évidemment, ont enfin une voix dans l’arène politique, mais il leur reste encore beaucoup de chemin à parcourir pour atteindre plus d’égalité sociale.

Livre du Souvenir de la Première Guerre mondiale dans la Chapelle du souvenir, Parlement du Canada, Ottawa. Photo prise le 25 septembre 1998.

Alors donc, de quoi se souvient-on, en ce 11 novembre? Des quelque 66 000 Canadiens dont le nom est inscrit dans ce volume dont une page est tournée chaque matin à Ottawa, dans la Chapelle du souvenir, bien entendu. On se souvient également de tous ceux qui sont morts au combat, peu importe la guerre (et peu importe leur origine). On se souvient également de l’horreur de la guerre… bien entendu. Tout ça, c’est l’évidence. Mais on se souvient également que la guerre transforme profondément les sociétés qu’elle affecte et que, malheureusement, étant donné la nature humaine, la guerre semble bien être là pour rester.

Publicités

6 commentaires sur « Se souvenir… »

  1. M. Lester B. Pearson doit bien se retourner dans sa tombe quand il voit nos soldats en Afghanistan… Lui qui presque créé de toute pièce les Casques Bleus onusiens… Mais, quand on voit que l’Onu est devenu l’extension des États-Unis, on ne peut se surprendre du fait du peu de crédibilité de cette dernière…

  2. Très intéressant, ton billet.

    C’est clair que ce conflit a changé le monde, et l’Europe en particulier. Il n’y a pas un village de France qui n’ait son monument aux morts. Dans ma famille, un de mes arrière-grand-père a reçu une balle dans la mâchoire, et en a souffert toute sa vie. Le père d’une de mes arrière-grand-mère a reçu un obus dans le ventre la nuit de Noël. Ça laisse des traces dans le souvenir collectif.

    Maintenant, cent ans plus tard, l’Europe est en paix. J’aimerais qu’on célèbre aussi cette paix retrouvée depuis 60 ans. Sans oublier 14-18 et 39-45, mais en mettant en avant ce qui nous rassemble. Pour te dire, j’ai une partie de ma famille en Autriche (les mariages entre jeunes Européens sont de plus en plus fréquents), et même si nos ancêtres étaient face à face, aujourd’hui nous partageons l’essentiel. 🙂

    Combiner le 8 mai (fin de la guerre) avec le 9 mai (Europe désormais unie et en paix), ça serait une bonne idée, je trouve.

  3. Pour l’ONU, je ne suis pas entièrement d’accord. Bush n’a pas réussi à faire voter de résolution pouvant légitimer son intervention en Irak. Il y est allé sans, mais il lui manquait ce vote.

  4. Olivier, là, je comprends mieux. Effectivement, célébrer la paix retrouvée est aussi important. Ici, on glorifie plutôt l’effort de guerre et les sacrifices individuels que les soldats ont souffert. Les articles de journaux autour du Jour du Souvenir relatent généralement les histoires de courage et de tragédie personnelle. Pour ce qui est du rôle de l’ONU, j’ose toujours avoir espoir…

  5. Je crois malheureusement qu’il faudra attendre encore pour célébrer cette paix retrouvée qu’elle elle soit au niveau mondial. Que nous le voulions ou non, l’OTAN, qui lie beaucoup de nos pays, participe à la destruction de populations entières sous de fallacieux prétextes fabriqués de toute pièce pour rallier l’opinion publique, peu favorables aux hostilités dont les populations font toujours les frais tandis que les dirigeants, même ennemis, continuent à déjeuner ensemble et à palabrer dans des palaces bien à l’abri des armes.
    Le frère de mon grand-père a été tué sur le front de l’Yser, lors de la bataille des Flandres le 10 novembre 1914. Il appartenait au 151ème RI dont la devise était « On ne passe pas ». Le front courait le long de l’Yser depuis son embouchure, jusqu’au sud de Dixmude où le canal de l’Yser à Ypres formait l’épine dorsale du front. Pour lui, comme pour plus de cent cinquante mille autres, toutes nationalités confondues, ce jour là, l’un des plus meurtriers de la première guerre mondiale, l’enfer s’est arrêté là.

    Nous n’oublierons pas les millions de morts auxquels on rend hommage chaque 11 novembre. Mais qui rendra hommage à ceux qui ont survécu à l’horreur ? Mutilés dans leur chair, pour beaucoup, hantés par ce qu’ils ont vécu, pour tous, avec certitude .
    Des souffrances intérieures, invisibles mais bien présentes. Le souvenir des combats, de la peur, de la faim et de la boue des tranchées, celui des compagnons dont les corps déchiquetés sont restés à l’abandon sous le feu de l’ennemi, les survivants les ont portés en silence toute leur vie. Le dernier poilu français est mort le 12 mars 2008, à l’âge de 110 ans, sans que soient officiellement reconnues les blessures profondes et muettes de tous ces soldats.
    Ne plus célébrer le 11 novembre serait comme les oublier une seconde fois, car leur nom n’est écrit sur aucun monument.

    Des traités qui sont signés à la fin des guerres, il en résulte, comme tu le dis, Doréus, bien d’autres conflits qui durent encore aujourd’hui. Je pense que c’est parce que les vainqueurs tirent bien souvent la couverture à eux sans se rendre compte de ce qu’ils génèrent, aveuglés par leurs propres intérêts immédiats . Il y a des quantités d’expressions pour ça, comme « qui vivra verra » ou « après moi le déluge ».

    La paix est-il encore un mot à la portée de l’être humain ? Le budget croissant de l’armement dans certains pays fait penser que non, malheureusement.
    Le cerveau humain a mis 15 milliards d’années pour inventer de quoi se détruire en moins de 15 minutes. Je souhaite malgré tout qu’il nous laisse encore quelques jours avant d’appuyer sur le bouton.

Les commentaires sont fermés.