Le siège du pouvoir (politique)

Il n’était évidemment pas question d’aller visiter l’édifice du Parlement le jour de la Fête du Canada; c’est l’un des rares jours où il n’est pas accessible au public. Ce fut donc le lendemain, 2 juillet, que j’emmenai Oyaté visiter ce monument néo-gothique qui trône sur la Colline parlementaire. C’était la première fois qu’il y mettait les pieds. Pour ma part, ça faisait un bon bout de temps que je n’y étais pas allé. Ma première visite au siège du gouvernement fédéral date de 1982. Cet été-là, du haut de mes dix ans, je voyais pour la première fois des bâtiments qui, juste par leur architecture, parlaient de l’histoire du pays. J’ai peut-être eu la piqûre pour l’histoire à ce moment-là; je ne le sais pas. Je me souviens toutefois que la bibliothèque m’avait fortement impressionnée et que, dans mes rêves les plus fous, il y en avait une semblable dans ma maison. J’avais déjà la piqûre des livres. Et il n’y avait dans la maison de mes parents qu’un petit rayonnage: deux tablettes d’un mètre chacune, contenant surtout des romans à l’eau de rose d’un club de livre auquel ma mère s’était abonnée. Ainsi que l’hénaurme dictionnaire Bélisle et les seize volumes de l’encyclopédie Tout Connaître, qui fut ma première référence. Mais je suis hors-sujet.

Revenons donc à nos moutons. La bibliothèque du Parlement, dont on voit l’édifice ci-haut (elle n’est rattaché à l’édifice principal que par un étroit corridor, ce qui a contribué à sa survie à l’incendie de 1916 dont je parlerai dans un instant), vient justement de subir une gigantesque cure de rajeunissement. On lui a même ajouté des sous-sols, on a refait la maçonnerie, les toitures, et l’ensemble des boiseries intérieures. Je n’avais pas eu la chance d’en revoir l’intérieur depuis la fin des travaux en 2006.

L'édifice du centre original, vu de l'édifice de l'ouest après 1880. Photo: William James Topley. Source: Bibliothèque et Archives nationales du Canada.

La Colline parlementaire est enceinte par trois édifices principaux. D’abord, l’édifice du centre, qui est incontestablement l’édifice principal de la Colline. C’est là que se trouvent la Chambre des Communes et le Sénat, ainsi que les bureaux de certains députés et sénateurs, en plus de divers services, dont le restaurant parlementaire, où ne mange pas qui veut. Celui-ci se trouve au-dessus de la Chambre des Communes. L’édifice du centre est donc le cœur législatif du pays, car, dans le système parlementaire de type britannique, la souveraineté populaire s’exprime via la Chambre (et non par le Cabinet et encore moins par la personne du premier ministre, quoiqu’en pense celui qui occupe présentement ce siège).

L’édifice de l’est (photo ci-haut) est le seul dont une grande partie est restée originale depuis la construction des édifices parlementaires entre 1860 et 1866. À l’origine, il s’y déroulait d’importantes discussions, puisque les bureaux du gouverneur général, du premier ministre, ainsi que la salle de réunion du Conseil Privé s’y trouvaient. On peut d’ailleurs visiter ces salles, recréées dans leur aspect de l’époque de la Confédération, pendant les mois d’été.

L’édifice de l’ouest, plus imposant que sa contrepartie (à cause de la topographie des lieux, qui permet une superficie plus grande), contient également des bureaux parlementaires, des salles de comités ainsi que, du temps où je travaillais sur la Colline, la cafétéria de la Colline et une grande salle protocolaire, la salle de la Confédération. Je me souviens surtout de cette dernière pour y avoir subi l’une des sessions de formation les plus idiotes de ma vie. Elle portait sur l’art de répondre au téléphone. Dans une salle de bal que l’on aurait dit tirée d’un conte de fées. Enfin… Ils devaient bien avoir leurs raisons, mais je n’ai pas gardé un souvenir attendri des consultants qu’ils avaient embauchés. Dans l’encoignure de cet édifice, protégée des regards directs sur la Colline, mais quand même bien visible, on aperçoit une tente. Il s’agit de l’Infotente, où, durant la saison estivale, on se procure les billets pour les visites guidées de la Colline ou des édifices de l’est et du centre.

Il n’y avait pas foule, mais c’était quand même une journée d’été achalandée à l’Infotente. Par conséquent, nous avons presque raté la dernière visite, même si nous n’étions qu’au début de l’après-midi quand nous sommes arrivés. Il ne restait plus de billets pour les visites en anglais; nous avons donc pris deux billets pour une visite en français; Oyaté devrait subir ma traduction que je ferais hors-champ pour nuire au guide le moins possible. Ayant déjà moi-même fait ce travail, je sais combien il peut être agaçant lorsque quelqu’un du groupe vous «remplace». Il nous restait un bon deux heures avant d’entrer dans l’édifice du centre; par conséquent, nous avons fait le tour de la Colline.

Nous avons porté notre attention, entre autres, sur quelques détails amusants. Cette grotesque sur la Tour de la Paix, ou encore ce pied bien lustré de la statue du premier ministre Lester B. Pearson. Il paraît que lui frotter le pied porte chance. Est-ce parce qu’il est notre seul premier ministre à avoir remporté le prix Nobel de la Paix pour sa contribution à la création des gardiens de la paix onusiens? Est-ce plutôt à cause de la pose relaxe qu’il adopte pour cette statue? Je l’ignore. Chose certaine, le bronze est bien poli à cet endroit. Pour ceux qui n’auraient pas fini d’user leurs mains… on trouve tout près un sanctuaire de chats plutôt tranquilles.

Cette tourelle qui donne accès au dôme de la bibliothèque (on ne la voit pas sur la photo plus haut; elle est cachée par la cheminée mais elle est très visible ici) m’a toujours fasciné. Elle semble sortir de nulle part au milieu des pinacles des arcs-boutants. Non, je n’y suis jamais monté; je n’étais pas assez ami avec les gardiens de sécurité du temps où je travaillais sur la Colline.

Car, oui, j’ai déjà travaillé sur la Colline parlementaire, comme étudiant. On me voit ici sur le siège du Président de la Chambre des Communes quelque part au printemps 1992. C’est que j’y étais page parlementaire pendant l’année 1991-1992. Vous ne me croyez pas? Suivez le lien vers cette photo de groupe: je suis au beau milieu. Ils organisent même une réunion ce printemps pour notre vingtième anniversaire. Déjà.

Et ça, c’est moi lors de mon assermentation, le 15 septembre 1991 dans les appartements du Président de la Chambre des communes (John Fraser, que l’on voit au milieu de la photo; les deux autres sont, à gauche de la photo, le greffier de la Chambre, Robert Marleau et à droite le sergent d’armes, le Major-Général Maurice Cloutier). C’était avant que j’apprenne à cuisiner.

L’année suivante, puis de 1995 à 1996, j’ai également travaillé comme guide parlementaire durant l’année scolaire. J’ai troqué mon uniforme de polyester noir (que j’ai toujours en ma possession, d’ailleurs) pour un uniforme en polyester vert qui nous était prêté. C’était une belle couleur non-partisane qui rappelait que nous travaillions pour la Chambre des Communes. Puis il y a eu des réorganisations politiques et dorénavant les guides arborent un habit bleu ciel. Soit dit en passant, j’ai beaucoup aimé travailler sur la Colline, surtout comme guide. J’étais fort conscient de l’immense privilège dont je bénéficiais, mais j’appréciais surtout le contact fort enrichissant avec des visiteurs venus de partout. J’ai gardé de très bons souvenirs d’événements qui se sont produits durant ces années que je vous raconterai peut-être un jour.

En poursuivant notre tour de l’édifice du centre par l’arrière, nous avons pu constater que l’on a dorénavant donné à la cloche de l’édifice original un monument digne de ce nom. Auparavant, elle reposait sur un triste socle de béton, comme on peut le voir sur cette photo que j’ai prise à l’été 1991:

La base était en angle pour représenter une cloche tombée en plein battement, mais avec le dépérissement du socle, on aurait simplement dit que le sol avait travaillé. Comme on dirait chez mes parents: «ça faisait dur» et cette présentation ne rendait pas vraiment compte de son importance comme témoin du drame que fut l’incendie qui a détruit l’édifice du centre original dans la nuit du 3 au 4 février 1916. Ce nouveau socle ainsi qu’une plaque explicative détaillée permet même aux touristes qui n’ont pas l’occasion de visiter l’intérieur des édifices et donc d’obtenir le commentaire d’un guide, de se faire une meilleure idée de l’histoire des bâtiments de la Colline.

La Colline foisonne de statues des chefs d’État et des premiers ministres du pays. Le chef d’État du Canada n’est pas celui que tout le monde pense. Le premier ministre, en effet, n’est que chef du gouvernement. En pratique, toutefois, les pouvoirs exécutifs du Parlement reposent dans les mains du Cabinet et donc de son chef, le premier ministre. Celui-ci influence également de manière considérable le programme législatif de la Chambre des Communes. Le Canada est une monarchie constitutionnelle et son chef d’État est son Souverain (ou sa Souveraine), présentement la Reine Élizabeth II. Son rôle dans le gouvernement est cependant fort réduit: la Couronne a pour devoir d’assurer la continuité de la gouvernance. La Reine est représentée au Canada par un gouverneur général qui remplit son rôle en convoquant ou en dissolvant (ou en prorogeant, à l’occasion) le Parlement et en accordant la sanction royale aux projets de loi émanant des Chambres. Le gouverneur général joue également un rôle diplomatique. On peut voir la Reine sur la colline sur une statue équestre réalisée par Jack Harman. Elle a été dévoilée lors de sa visite officielle de l’été 1992, alors que le pays fêtait ses 125 ans d’existence. Elle est représentée sur son cheval, nommé «Centennial», qui lui a été offert en 1977 par la Gendarmerie Royale du Canada. Il y a, sur la Colline, seulement deux statues de monarques: celle-ci et celle de Victoria, qui régnait au moment de la Confédération de 1867. Toutes les autres représentent d’anciens premiers ministres ou Pères de la Confédération, à l’exception de celle-ci:

Tout près de cette statue équestre, on trouve une installation représentant d’autres femmes dont l’importance dans la vie quotidienne au Canada est probablement encore plus grande que l’influence de la Reine. Il s’agit du monument aux «Famous Five», œuvre de l’artiste albertaine Barbara Paterson inaugurée en 2000. Ces cinq femmes de l’Alberta ont, en 1929, convaincu le Comité judiciaire du Conseil Privé de Grande Bretagne d’interpréter l’Acte de l’Amérique du Nord Britannique (notre document constitutionnel de base) de manière à ce que l’on reconnaisse aux femmes le statut juridique de «personnes», ce qui leur donnerait le droit de siéger au Sénat. Une copie de ce monument existe au centre-ville de Calgary.

Le centre-ville de Gatineau (Hull) vu de la Colline parlementaire. Photo par Oyaté. Cliquez sur l'image pour l'agrandir.

La suite demain… pour l’intérieur!

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