Le Parlement

Hier, je vous invitais à faire, comme Oyaté et moi-même l’avons fait le 2 juillet dernier, le tour de la Colline parlementaire d’Ottawa. Aujourd’hui, nous allons entrer à l’intérieur de l’édifice du centre, siège du pouvoir législatif canadien, là où se trouvent la Chambre des Communes et le Sénat. Là où se votent les lois qui gouvernent notre pays. Lieu de haut symbolisme, même s’il s’agit au fond d’un édifice à bureaux. On remarque d’ailleurs le choix du style architectural de ces édifices. Au milieu du dix-neuvième siècle, l’Empire britannique privilégiait une version du style néo-gothique pour ses édifices publics. Leur caractère imposant semblait tout indiqué pour rappeler le pouvoir résidant en leurs murs. En pays de monarchie constitutionnelle, ce style s’opposait également au rationalisme exacerbé des styles néo-classique et Beaux-Arts qui se sont imposés dans la république qui se développait juste au sud de notre frontière (et que, ironie du sort, certains édifices législatifs provinciaux ont adopté, notamment en Alberta).

Les bâtiments parlementaires jouent, au plan architectural, sur les jeux d’opposition ordre/désordre et symétrie/désordre. Ça rappelle quelque peu l’histoire parfois tortueuse du pays. Leurs façades sur la pelouse respectent entre autres les règles strictes de la symétrie, mais leurs autres faces cherchent plutôt à épouser les courbes naturelles du terrain de la Colline. Ils offrent également de multiples surfaces se prêtant à la sculpture symbolique. C’est particulièrement le cas de l’édifice du centre, qui est généreusement couvert de symboles du Canada à l’intérieur comme à l’extérieur.

Parlant de symboles, lorsque je travaillais sur la Colline, donc bien avant la panique antiterroriste, les touristes entraient au Parlement par la grande porte. On poussait les lourds battants de bronze puis on gravissait la quinzaine de marches de marbre gris de Brome avant d’arriver dans le grand Hall de la Confédération où les guides nous accueillaient. L’été, on y arrivait déjà accompagné d’un guide qui nous amenait en groupe de l’Infotente. Et la visite débutait au milieu de cette forêt de colonnes qui donnent l’impression de se trouver au pied d’un gigantesque arbre portant sur ses branches le poids de la construction du pays, au milieu d’un foisonnement de symboles fauniques représentant les dix provinces et les deux (maintenant trois) territoires formant notre pays.

Mais bon. Il y a eu cet incident dans les années 1990 d’une jeep qui a tenté d’enfoncer le portail principal de l’édifice, puis l’intensification des peurs antiterroristes depuis le début du présent siècle. Dorénavant, tout le monde entre là où, en tant qu’employés, nous entrions autrefois: à l’étage inférieur, par une petite porte sous la Tour de la Paix. On aboutit dans un espace de contrôle de sécurité, puis on attend sous le Hall d’honneur, dans l’espace autrefois occupé par le bureau de poste du Parlement. Là, une exposition nous explique le processus législatif dans des termes dont je ne suis pas certain qu’ils sont à la portée du commun des mortels. Ça fait salle d’attente de luxe et ça manque d’animation.

Ce n’est toutefois qu’un mauvais moment à passer. Peu après que tous les membres de notre groupe furent passés par les scanners électromagnétiques, notre guide est venue nous rejoindre pour nous ouvrir les portes vers le corridor C (si ma mémoire est bonne) pour nous mener vers l’escalier de façade situé juste à l’ouest de la Tour de la Paix. On gravit un étage, puis on se trouve à l’étage d’honneur et on prend le chemin du foyer de la Chambre des Communes. Cet espace est probablement le mieux connu de la plupart des Canadiens, puisqu’il est envahi quotidiennement par les journalistes à la fin de la période de questions et c’est là que les députés donnent leurs entrevues à chaud.

Le plafond en grisaille sur verre de cette salle diffuse une douce lumière sur les frises sculptées qui l’entourent et qui témoignent de l’histoire du pays. Ici, un élément de la frise qui évoque l’éducation. On trouve également, sculptés dans la pierre calcaire de Tyndall, des symboles des ressources naturelles et des industries du Canada.

Dans le coin sud-ouest, à l’étage au-dessus du foyer se trouve le bureau parlementaire du premier ministre. C’est pour cette raison qu’on le voit souvent à la télévision descendant un certain escalier, toujours le même, et devant lequel notre groupe passe pour entrer dans le vestibule de la Chambre des Communes.

Les portes de chêne de la Chambre nous étaient fermées ce jour-là (il y a quelques années, les visiteurs pouvaient traverser la Chambre sur toute sa longueur, passant entre les deux rangées de sièges pour ressortir dans le corridor du Président, à l’arrière). Cette photo a été prise de l’extrémité du côté gouvernemental de la Chambre. En effet, dans le système parlementaire britannique, la dynamique en chambre en est une de confrontation. À la droite du siège du président de la Chambre on trouve le parti gouvernemental. À sa gauche, le (ou les) parti(s) d’opposition (il y en a présentement trois). Chacun a un siège désigné et doit s’y trouver au moment des votes, lesquels exigent que chaque député se lève tour à tour pour être reconnu par le greffier de la Chambre.

C’est donc dans cette vaste salle tapissée de vert (pour marquer que les Communes expriment la voix du peuple) que se réunissent les 305 députés élus au suffrage universel pour légiférer. Chaque projet de loi y subit trois lectures avant d’aller vers le Sénat pour y subir à nouveau trois lectures avant de recevoir la sanction royale. Les débats sont télédiffusés (même webdiffusés!) et accessibles au public, d’où la tribune que l’on aperçoit au fond, derrière le siège du président. La photo ne montre pas le remarquable plafond de cette salle, formé d’un drap d’Irlande peint. On y retrouve également des sculptures et vitraux représentatifs de la réalité canadienne. Au moment où j’y travaillait, on achevait la série sur l’évolution de la vie; on pouvait encore voir des blocs massifs prêts à être taillés.

Après quelques minutes dans le vestibule de la Chambre, notre guide nous ramène sur nos pas (en marchant du côté gauche du corridor, question de faciliter la circulation en cas d’éventuelle rencontre d’un autre groupe) puis nous traversons le Hall de la Confédération et empruntons le Hall d’honneur pour nous rendre à l’entrée de la bibliothèque. J’ai gardé un souvenir émouvant d’un événement qui s’y est déroulé en 1996 en soutien aux producteurs de fromage au lait cru afin de protester face à des mesures restrictives proposées dans une nouvelle législation. Les députés du Bloc québécois avaient organisé une gigantesque dégustation de fromages au lait cru le long de ce corridor. Malheureusement, en tant qu’employés de la Chambre, nous ne pouvions pas goûter. Mais l’odeur se répandait partout dans le bâtiment et je me souviens avoir salivé du haut de la galerie transversale que l’on voit sur cette photo.

Devant l’entrée de la bibliothèque nous attendait une toute récente nouveauté: une cloche en hommage au centenaire de la Marine canadienne, que nous venions de voir célébrer à Halifax deux jours auparavant. C’est un peu comme si nous cherchions un filon pour notre voyage… Mais ce n’était rien à côté de la pièce de résistance à l’intérieur de laquelle nous allions pénétrer sous peu.

La bibliothèque constitue la seule partie du bâtiment original de l’édifice du centre qui a survécu au désastreux incendie qui a détruit celui-ci en février 1916. Pour ne pas prolonger indûment le présent article, je me bornerai à vous référer au lien pour l’histoire complète. La raison principale qui a permis le sauvetage de la bibliothèque d’un incendie qui s’est déclaré juste à côté, dans la salle de lecture est que quelqu’un a eu la présence d’esprit de fermer les portes d’acier qui la séparaient du bâtiment principal, auquel elle n’était (et n’est toujours) reliée que par un étroit corridor. Un fort vent venant du nord et les efforts acharnés des pompiers ont fait le reste.

Comme je l’écrivais hier, l’édifice de la bibliothèque vient de subir un ambitieux programme de rénovations, qui a vu le bâtiment remanié de fond en comble. Les boiseries ont retrouvé tout leur éclat et surtout les rayonnages sont à nouveau dotés de balcons d’accès en verre dépoli qui favorise l’éclairage naturel. Lorsque j’étais guide, une histoire qui plaisait aux touristes était de raconter que les galeries de verre avaient été remplacées par des galeries de bois lorsque les dames avaient commencé à travailler à la bibliothèque, portant des jupes à l’époque. L’histoire est probablement apocryphe.

Le dôme et sa lanterne ont également été entièrement refaits. Les élégantes nervures bleues lui donnent un rythme intéressant et le plafond à la feuille d’or de la lanterne reflète généreusement la lumière. J’ai eu de la difficulté à rendre en photos ce magnifique édifice, ne disposant pas d’objectif grand-angulaire. On peut en avoir un meilleur aperçu ici ou encore une photo prise à l’occasion de la mise en nomination du projet de restauration de la bibliothèque pour un prix d’architecture en 2009.

Comme toujours, on nous conduit ensuite au foyer du Sénat, en traversant le long corridor des président(e)s du Sénat. Le plafond aux vitraux lisérés de rouge nous annoncent déjà que nous entrons dans une autre dimension — plus monarchique que populaire — du processus législatif. Au milieu, on remarquera le libellé «quelq’un» avec une faute d’orthographe. C’est que sur le pourtour de ce plafond on a indiqué les noms des anciens présidents du Sénat jusqu’à la date de réalisation du plafond en 1920. Comme la tradition veut qu’une œuvre architecturale une fois installée ne puisse pas être modifiée, on a prévu les présidents à venir en indiquant, en français (allez savoir pourquoi!) «quelq’un» au milieu d’autres vitraux représentant les peuples (d’origine européenne) fondateurs du pays. Il paraît que la faute a été commise par une firme torontoise à qui l’on avait confié la réalisation des vitraux.

En baissant les yeux, on ne peut pas ne pas remarquer les nombreux portraits de monarques qui nous entourent, dans de lourds cadres dorés. Celui-ci, peint par John Partridge en 1842 (et ma photo est bien mauvaise) représente la jeune Reine Victoria, qui avait accédé au trône cinq ans auparavant à l’âge de 18 ans. Elle allait assister à la création du Canada-Uni en 1841, puis à l’union de l’ensemble des colonies britanniques d’Amérique du Nord (à l’exception de Terre-Neuve) de 1867 à 1873. Elle a régné jusqu’à son décès en 1901. Son portrait a une longue histoire, ayant été sauvé des incendies du Parlement à Montréal (1849), à Québec (1854), puis à Ottawa (1916). Une histoire raconte qu’il a fallu le couper de son cadre à l’une de ces occasions, ce qui explique entre autres la coupure de la couronne impériale.

Le Sénat, aussi appelé Chambre haute, est l’équivalent canadien de la Chambre des Lords britannique, servant de lieu de relecture et d’étude détaillée des projets de loi. Contrairement à sa contrepartie britannique, il n’a pas de titres de noblesse au Canada et les sénateurs sont nommés par la Couronne pour un mandat qui se termine à l’âge de 75 ans. Les sénateurs représentent également les régions du Canada, permettant de contrebalancer la sur- ou sous-représentation de certaines régions à la Chambre des Communes (où le nombre de députés par province est proportionnel à sa population).

La Chambre haute est organisée de la même manière que la Chambre des Communes, sauf qu’on retrouve, derrière le siège du président, deux trônes. C’est là que prend place la Reine lorsqu’elle vient au Parlement (ce qui est rare); ces trônes sont la plupart du temps occupés par le gouverneur général et son épouse qui y viennent soit pour le discours du trône, qui ouvre une nouvelle session parlementaire, soit pour accorder la sanction royale aux projets de loi. Pour ces occasions, les députés sont convoqués au Sénat, car le souverain ou son représentant ne peut se présenter devant la Chambre des Communes depuis la tentative avortée de Charles Ier d’Angleterre d’arrêter des parlementaires qui s’opposaient à son règne en 1642.

La pièce, richement lambrissée et tapissée de rouge, est dotée d’un plafond doré à la feuille duquel pendent deux candélabres gothiques. Sur les murs, on retrouve des scènes de la Première guerre mondiale tirées de la collection Beaverbrook du Musée canadien de la guerre en prêt permanent au Sénat.

J’aurais bien aimé, à la fin de notre visite, visiter à nouveau la Chapelle du Souvenir et gravir la Tour de la Paix jusqu’à l’observatoire qui se trouve sous l’horloge, mais la file d’attente était interminable. Après une vingtaine de minutes à faire le pied de grue dans le Hall d’honneur sans avancer d’un pouce, Oyaté et moi-même avons décidé de revenir à l’extérieur. Il faisait toujours très beau. Et il nous restait tant à voir…

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10 commentaires sur « Le Parlement »

  1. En regardant l’architecture de ces lieux, on ne peut qu’être certain de leur rôle sur les humains qui les fréquentent. La hauteur, les espaces, les décors sont là pour garder celui qui s’y trouve à sa juste place dans le système, tout puissant.
    Visite très intéressante, d’autant que les liens ouvrent beaucoup d’autres perspectives, notamment ceux sur les prix d’architecture. 😉

  2. L’architecture parle effectivement très fort dans ces bâtiments. En fait, elle parle si fort que plusieurs touristes étatsuniens peu informés (ils sont malheureusement légion!) arrivaient sur la colline nous demandant ce qu’était l’édifice. Ils pensaient que c’était une église (habitués qu’ils sont au style Beaux-Arts, mais aussi ne pensant souvent pas que le Canada est un pays indépendant). Chose certaine, l’architecture gothique parle de pouvoir, qu’il soit transcendant ou politique.
    Je m’amuse beaucoup à trouver des liens qui permettent d’aller au-delà de mes propos et de trouver l’information complémentaire.

  3. De retour de Paris , je vois que tu as retrouvé une forte et trés intérressante inspiration.
    Je comprends mieux l’Histoire du CANADA .
    Mais je ne poste plus mes digressions  » Pattoniénnes  » sur les Démocraties comparées de chaque coté de la Mare , parce que ma cousine m’a morigéné ce matin .:)
    J’ai bien compris qu’il fallait rester entre gens sérieux…. donc… je me tais .
    Mais Bravo pour ces exposés illustrés !

  4. Ah! Je me demandais aussi… Mais, tu sais, l’humour a toujours sa place ici. Si tu fais référence à tes commentaires sur l’article précédent, le problème est surtout que plusieurs d’entre nous, outre-mare, n’avons simplement pas les référents culturels pour vraiment comprendre le sel de tes commentaires.

  5. Le  » coup d’escopette  » venait de mon coté de la Mare ….:-D
    Là ou les » référents culturels gaulois » sont supposés compréhensibles …! Mais…. nous sommes Gaulois , donc jamais d’accord ! sauf pour la bouffe !

  6. Bouffe? Quelqu’un a dit bouffe? Comme j’aimerais m’envoyer derrière la cravate un ou deux bon sanglier rôti!

  7. Le sanglier se déguste rosé! (et pourquoipas avec un petit rosé de derrière les fagots! Fagots qu’il faudra, bien entendu et de toutes façons utiliser pour faire proprement cuire la bête)

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