Régime minceur

logo-sur-collegeÇa fait même les manchettes à Montréal… Jeudi dernier, le ministre des finances de l’Alberta a déposé un budget à la fois prévisible et surprenant. Prévisible en ce qu’il n’a pas osé toucher au sacro-saint niveau de taxation actuel en Alberta (pas de taxe de vente provinciale et un impôt provincial à taux fixe de 10% peu importe le revenu). Prévisible aussi en ce qu’il réservait des coupures. Prévisible enfin en ce qu’une fois de plus, et ce malgré des promesses de financement à long terme, le gouvernement provincial a coupé dans les budgets de la santé et de l’éducation… Surprenant en ce que la ponction, du moins pour l’éducation postsecondaire, est drastique. Les subventions annuelles aux universités et collèges sont coupées de 7,3% en plus de l’annulation de l’augmentation promise de 2% par année sur trois ans. Une coupe, donc, de près de 10% du financement gouvernemental. Au pire, on s’attendait à 0% d’augmentation… donc à une coupe de 2% sur les budgets prévus. C’est radical.

Mais ce qui est encore plus odieux, c’est que le tout nouveau ministre de l’éducation supérieure a décidé de s’ingérer dans le système éducatif en préparant des «lettres de mandats» destinés aux collèges et universités, dans le but d’une soi-disant rationalisation du système pour éviter les «dédoublements inutiles». Pour une province allergique à l’intervention gouvernementale, ce n’est pas aller de main-morte dans un secteur justement chatouilleux de ses prérogatives. Du moins, les institutions se croient les mieux en mesure d’évaluer les besoins de leur milieu et de mettre en place les structures pour y répondre, collaborant là où c’est nécessaire et offrant des programmes communs à d’autres institutions là où un besoin se fait sentir. Ceci dit, ces dernières années, un climat de compétition entre les institutions s’est développé pour une clientèle étudiante qui rétrécit chaque année… d’où, peut-être, les perceptions ministérielles à l’effet qu’un grand ménage serait nécessaire.

On veut aussi que la recherche qui se fait en Alberta soit davantage «utile» (lire: qu’elle réponde aux priorités de développement économique du moment) que le résultat de la «curiosité intellectuelle» des professeurs. Je comprends le besoin d’une recherche universitaire ancrée dans la réalité… toutefois, je crains un assèchement et surtout une perte de liberté intellectuelle. L’intervention gouvernementale pourrait être, ici aussi, délétère.

Tout ceci alors que, chez nous, nous sommes en pleine négociation de notre nouvelle convention collective et que le collège a déjà amorcé un processus interne de revue des divers programmes dans le but de rationaliser l’offre. Ça tombe donc assez mal pour nous.

Nous n’avons pas encore reçu notre fameuse «lettre de mandat». Nous ne savons pas précisément quand elle sera envoyée, mais l’idée du gouvernement était de les envoyer au début avril… alors que nous devons terminer la préparation de notre budget de l’année prochaine bien avant cela et que les inscriptions  pour les cours de l’an prochain commencent la semaine prochaine. Pas exactement brillant… Donc nous sommes en suspens et l’attente est plutôt anxieuse.

Fébrile, même.

Disons que la déception est plutôt grande. Lorsque la première ministre actuelle est entrée en poste, on aurait pu légitimement s’attendre à ce qu’elle promeuve plutôt l’éducation. Depuis, les coupes ont suivi les coupes… dans une province qui pourtant aurait les moyens de se donner des services éducatifs de premier ordre, si elle osait seulement exiger des redevances pétrolières décentes et créer un impôt sur le revenu progressif, à l’instar de l’impôt fédéral. Mais nooooooon! Pas de ça. trop à gauche. Notre gouvernement provincial, qui sent la soupe chaude après 41 ans au pouvoir, se fait talonner par le parti Wildrose, d’extrême-droite populiste. Pour éviter de perdre le support populaire, il gouverne donc comme s’il était Wildrose.

Heureusement que le gouvernement provincial s’est également dissocié d’un quelconque financement d’un nouvel aréna pour Edmonton. Un de ces détournements de fonds publics pour le développement de l’entreprise privée… trop communs de nos jours. Tiens, une autre suggestion: la fameuse autoroute 63, qui mène à Fort McMurray et qui est si dangereuse, pourquoi ne pas la réaliser en PPP plutôt qu’en la finançant entièrement à même les fonds publics? Après tout, la seule raison de son existence est de soutenir l’industrie pétrolière… pourquoi ne pas leur demander de délier un peu les cordons de leurs bourses? Elles ont beau se plaindre que le pétrole albertain se vend moins cher que celui d’ailleurs, elles viennent quand même le chercher ici, ce fameux or noir.

Mais bon… je ne suis pas économiste et on me répondra probablement par quelque doctrine économique quelconque pour justifier ces décisions qui semblent arbitraires de l’extérieur. Toujours est-il que, pour le collège, ces coupures budgétaires résultent en une réduction d’un peu moins de 5% de notre budget total (les subventions provinciales composant un peu moins du budget total du collège, soit environ 45 millions sur les près de 100 millions du budget annuel. Ça fait quand même 4,5 millions de dollars d’économies à aller chercher quelque part. Et ce après au moins cinq années consécutives d’opérations de rationalisation annuelles.

Bien sûr qu’il y a toujours des possibilités de couper ici et là. Cependant, en bout de ligne, ce sont les services aux étudiants et la qualité de l’éducation que nous sommes en mesure de leur offrir qui commence à souffrir… Quant au projet de rationalisation des programmes à l’échelle de la province, ça ne peut à mon sens avoir d’effets positifs. Admettons toutefois que l’on arrive à faire des économies en éliminant, par exemple, les programmes x, y ou z qui sont offerts dans plusieurs institutions, les effets risquent d’être autres que ceux espérés. On risque plutôt de voir s’amenuiser encore davantage le nombre de jeunes albertains qui accèdent à l’éducation supérieure ou encore d’entraîner une perte nette d’étudiants et de professeurs, qui iront chercher ailleurs une éducation (ou un emploi dans l’éducation) et s’installer dans une autre province par la suite. Quand un programme n’est plus offert dans sa localité ou sa région, tant qu’à s’expatrier, pourquoi alors ne pas aller dans une autre province?

Chez nous, je crains pour certains de nos programmes plus fragiles, comme par exemple certains programmes dans mon département (langues secondes, philosophie, sciences politiques) où l’offre de cours est déjà fragilisée et où les programmes existent surtout pour servir à la formation complémentaire des étudiants inscrits à d’autres programmes (notamment en éducation). C’est aussi le cas en histoire, où le programme s’est aussi fragilisé depuis les six ans que j’enseigne au collège, en grande partie par la force mathématique des inscriptions dans les humanités en général qui diminuent d’année en année… et des coupes en éducation primaire et secondaire (ce que les Anglophones appellent le K-12, pour kindergarten (maternelle) à 12e année) qui ont entraîné une réduction drastique (environ de moitié) du nombre d’étudiants inscrits aux programmes d’éducation. Ce ne sont évidemment pas les gens de métier ou les étudiant(e)s en sciences infirmières qui se ruent au portillon de nos cours, sauf pour les cours obligatoires d’anglais.

La situation est donc radicalement différente de l’année où j’ai été embauché. En 2007, le langage était celui de la croissance, comme d’ailleurs l’atmosphère générale de la province. Puis la dégringolade économique de 2008 a intervenu et, même si l’économie provinciale s’en est tirée avec relativement peu d’égratignures, le langage a changé et est passé en mode «austérité». En 2007, on parlait de développer nos propres programmes de baccalauréat. Avant même la crise de 2008, le gouvernement provincial décidait de nous couper l’herbe sous le pied en nous dictant un mandat d’éducation générale, refusant même de discuter notre proposition de programmes. Imaginez-vous donc que, justement, il y a présentement une autre proposition de programmes de baccalauréats devant le ministre… et je mettrais ma main au feu que ce bateau-là va encore nous passer au nez.

Depuis 2008, le collège qui m’emploie s’étiole. Notre département a été démoralisé par l’annulation du projet de baccalauréat en 2008, ce qui a entraîné le départ de plusieurs membres du corps professoral récemment embauchés et qui espéraient pouvoir offrir des cours de troisième et quatrième année. Ils sont allés chercher ailleurs une carrière universitaire qui se dérobait devant eux ici. J’avoue craindre pour l’avenir… car on ne peut pas couper sans arrêt et offrir des programmes de qualité. Je vous tiens au courant dès que j’en saurai davantage.

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4 commentaires sur « Régime minceur »

  1. Je te comprends. Ça fait partie de ces services qui sont souvent, sinon les premiers, du moins pas parmi les derniers, à disparaître… surtout que dans ton université il y a aussi un compétiteur payant qui peut paraître, aux yeux des administrateurs, plus facile à justifier financièrement. Bonne chance et bon courage!

  2. En France, j’estime que l’Université est plutôt favorisée par rapport a l’hôpital et à la justice, par exemple. Par contre, leurs salaires ne sont pas scandaleusement élevés, de l’ordre de 20 Euros par heure de travail effective pour un maître de conférence en milieu de carrière.

  3. La situation française est assez différente, je crois, de l’enseignement supérieur canadien. Ici, comme chaque province a son système distinct, les comparaisons sont assez difficiles… Quant aux salaires, mis à part dans certaines universités prestigieuses, ils sont généralement acceptables mais inférieurs à ce que certains pourraient gagner dans le secteur privé ou en travaillant comme consultants.

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