Vendredi Saint 2013

62-13 Croix du Mont Rigaud 150pp
Croix de fer du mont Rigaud (Qc), Vendredi Saint, 14 avril 1995. Avant qu’un projet du Millénaire voie sa rénovation et l’installation d’un éclairage par fibre optique, elle dressait sa silhouette solitaire et quelque peu rouillée au sommet de cette colline et on pouvait s’en approcher. Depuis sa rénovation, elle est entourée d’une clôture.

J’ai plusieurs souvenirs associés au Vendredi Saint… tous portés par un haut degré d’intériorité et ce même les années où j’étais pris par la frénésie de l’organisation de Montées Pascales.

Il me vient à l’esprit certains moments forts, typés, qui revenaient d’année en année et qui donnaient sens à la démarche pascale sans pour autant tomber dans un certain misérabilisme que l’on m’avait appris, enfant, à associer au Vendredi Saint (et que les films de Zeffirelli ne faisaient qu’amplifier).

Pendant la douzaine d’années que j’ai passées à vivre intensément la montée pascale, j’en ai passé dix en compagnie de groupes de jeunes et deux en milieu paroissial. Avec les jeunes, nous avons vécu des liturgies intenses, des moments d’intériorité autour de films, conférences ou autres sources de réflexion, des démarches de pardon, ainsi que des excursions qui s’apparentaient au «chemin de croix» sans pour autant prendre la forme des 14 stations traditionnelles. En paroisse, à Ottawa, j’ai vécu un jeu de la passion que j’ai ensuite traduit pour l’utiliser avec nos jeunes à Rigaud, puis à Amos. En milieu paroissial, en Haïti, j’ai vécu plusieurs chemins de croix traditionnels dont on ne peut dire qu’ils me parlaient beaucoup, mais au sein desquels tout l’âme souffrante d’Haïti s’exprimait dans ce répons: «À la soufrans ampil».

Marche du Pardon à Joliette, 1993. Le groupe de la Montée Pascale se joignait à la marche diocésaine. J'ai oublié l'identité de la plupart des participants dont on voit le dos. Je porte un blouson de cuir à l'effigie de l'Université d'Ottawa.
Marche du Pardon à Joliette, 1993. Le groupe de la Montée Pascale se joignait à la marche diocésaine. J’ai oublié l’identité de la plupart des participants dont on voit le dos. Je porte un blouson de cuir à l’effigie de l’Université d’Ottawa, à droite.

Mais qu’est-ce que cette commémoration de la crucifixion? En quoi pouvait-elle parler à des jeunes au tournant du millénaire? Je ne peux parler pour les autres; pour ma part, ça m’avait fait prendre conscience d’un aspect de la foi qui est en fait très libérant: s’il est mort sur la croix pour les péchés du monde, pas besoin de misérabilisme. La reconnaissance est plutôt à l’honneur. Ma foi n’est pas centrée sur la souffrance, sur la croix, mais plutôt sur ce qui lui donne sens: la résurrection et l’espoir. Cependant, pour comprendre cela, il faut aussi voir ce que ce pardon veut dire, et le Vendredi Saint est le moment de cette démarche, bien physique.

Les années de la Montée Pascale joliettaine nous voyaient nous joindre à la marche diocésaine du pardon, qui ralliait les quatre paroisses du Joliette métropolitain pour se terminer à la cathédrale. C’est alors que notre groupe se séparait des marcheurs pour se rendre juste à côté, à ce qui était alors la maison provinciale des Clercs de Saint-Viateur pour la célébration communautaire du Vendredi Saint. Pendant la marche, des chants, des réflexions… mais aussi du silence. C’était un mini pèlerinage d’environ six kilomètres dans la ville qui suivait approximativement ce trajet. Cela a toujours lieu, comme je peux le constater dans l’actualité joliettaine et n’est pas unique à Joliette. En tant que participant toutefois, je trouvais intéressant de me joindre à un groupe plus grand de fidèles, mais en même temps, ça ne contribuait pas tellement à mon intériorité et j’avais l’impression de faire quelque peu de l’exhibitionisme religieux. Je n’ai jamais aimé donner ma vie de foi en spectacle.

Lorsque la Montée Pascale s’est déplacée à Rigaud, nous avons vécu ce cheminement sur la colline au pied de laquelle est bâti le Collège Bourget, qui accueillait notre groupe. Selon les années et la date de Pâques, le sentier était plus ou moins passable, mais nous avons toujours vécu là une excursion qui permettait à la fois de sortir de l’intérieur qui aurait pu devenir oppressant et de vivre des moments de prière signifiants. La Montée prenait alors un sens physique autant que spirituel. Elle nous préparait pour la liturgie de l’après-midi. En général, ces liturgies se sont vécues à l’interne, mais nous avons organisé la célébration en collaboration avec la paroisse en 2000. Ce fut une expérience intense, car nous présentions le Jeu de la Passion (pour lequel tous les participants sauf le narrateur avaient appris par coeur la Passion selon Saint Jean) et dont on m’a parlé souvent par la suite. Le curé d’alors s’était plié de bonne grâce à notre demande, surtout parce qu’il avait eu des liens avec le mouvement de l’ACLÉ (Association des comités de liturgie engagée) et qu’il était donc ouvert à une prestation non-traditionnelle de la Passion, laquelle n’était pas pour autant un spectacle.

J’ai quelques souvenirs associés à cette production, si ce n’est les efforts conjoints de Boris et moi-même pour en préparer le livret et le déroulement. Puis, pendant la Passion elle-même, l’un des participants, qui tenait le rôle de Pilate, a sauté une réplique… Boris, qui tenait le rôle de narrateur (le seul qui avait un texte devant lui), a, sans broncher, continué sa narration à la suite de la réplique qui avait été dite, les autres ont enchaîné… et les seul(e)s qui ont constaté le «délit» au texte furent celles et ceux qui, malgré notre demande de déposer leurs Prions en Église pour se mettre à l’écoute du texte, lisaient. Cette tradition, qui vient du temps où la liturgie se déroulait en latin, a entraîné la formation de générations de catholiques qui semblent penser que la messe n’est pas valide s’ils ne la lisent pas en même temps que les célébrants. Mais bon. Nous avions sauté quelque chose comme trois versets et on pouvait entendre le froissement des pages alors que ces gens cherchaient l’endroit où nous avions repris le texte.

Nous avons repris la chose avec des jeunes à Amos. Nos participants, qui devaient à nouveau apprendre le texte de l’Évangile, ont vécu un moment d’approfondissement de celui-ci. Cette fois, le texte s’est déroulé sans accrochage autre que ma demande à l’évêque d’une «courte» homélie a résulté, disons, en un texte qui se noyait dans des explications surfétatoires. Tout de même, un jeune frère ne peut pas contrôler un évêque; on se plie et on attend.

Je ne me souviens plus à quel endroit j’ai vécu l’Office du Vendredi Saint à Port-au-Prince, entre de trop nombreux chemins de croix. Je me souviens toutefois que, pendant la célébration, j’ai dû sortir parce que j’ai été victime d’un coup de chaleur et que je me suis presque évanoui. Depuis mon arrivée en Alberta, j’ai vécu le Vendredi Saint une fois en paroise (et ce n’est pas aujourd’hui). La liturgie, bien que traditionnelle, était simple, belle et intériorisante.

L’aspect central de la crucifixion étant le pardon, durant les Montées Pascales, nous avons souvent présenté des films où celui-ci tenait la place centrale, afin d’amener la réflexion à la vie courante. Le film Dead Man Walking (en version française) a souvent rempli ce rôle. Nous avons aussi projeté le film Le Pardon, de Denis Boivin.

J’ai aussi souvenir de rencontres du pardon profondément transformante en soirée pendant ces Montées Pascales. À Amos, nous avions accueilli plusieurs jeunes que la vie avait quelque peu malmené. Des partages et des rencontres individuelles du pardon ont rendu possible l’ouverture de certaines démarches de guérison. Évidemment, j’ignore ce qui a pu se produire dans la vie de ces jeunes par la suite, puisque j’ai quitté la région, mais j’avais été remué par leur candeur et par la facilité avec laquelle ils liaient le pardon religieux à leur propre expérience de vie. En regard de cette expérience de transformation personnelle, les célébrations de la Résurrection, le lendemain, prenaient un sens tout nouveau et qui ne reposait pas seulement sur une intellectualisation théologique. Sur une note plus légère, notre évêque, Gérard Drainville, qui avait accepté de remplacer à pied levé le prêtre qui devait célébrer le pardon avec nos jeunes, avait bien aimé mon sucre à la crème… même un Vendredi Saint.

Table mise pour la célébration du Seder christianisé le soir du Jeudi Saint 1995 à Rigaud.
Table mise pour la célébration du Seder christianisé le soir du Jeudi Saint 1995 au Collège Bourget de Rigaud.
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