Visite à Morley

La route menant aux résidences des membres de ma belle-famille après le passage des eaux. Photo par ma belle-soeur (cliquez sur l'image pour voir sur Facebook)
La route menant aux résidences des membres de ma belle-famille après le passage des eaux. Photo par ma belle-soeur. Source: Facebook. (Cliquez sur l’image)

Ce mercredi, nous avions affaire à Calgary. Comme ce fut le cas il y a quelques jours (en fait, comme c’est souvent le cas), nous avons fait un petit crochet pour nous rendre dans la communauté d’origine de mon Oyaté, la réserve de Morley, située entre Calgary et Banff. La réserve a été rudement secouée par les inondations de la fin du mois dernier. Plus d’une cinquantaine de résidences doivent être inspectées et plusieurs devront probablement être reconstruites. La maison de ma belle-mère, (que j’appellerai, comme il se doit, Inà, tel qu’on l’appelle en Nakoda; ça veut dire «Maman») est située dans une espèce de cuvette en contrebas d’une colline, sur le bord d’un lac. Je n’y suis jamais allé, mais c’est ainsi qu’on m’a décrit l’endroit. Le ruisseau qui passe habituellement à proximité s’est à nouveau (c’est la troisième fois depuis qu’elle habite là) transformé en torrent et a tout inondé. Le contenu du sous-sol est une perte totale, mais il y a aussi des problèmes fort probables de moisissures et autres choses pas très agréables. D’un côté, c’est un peu moins pire que d’être inondé par une rivière et par tous les détritus et égoûts qu’elle charrie, mais ce n’est quand même pas souhaitable.

Les maisons voisines, où habitent deux de mes belles-soeurs et mon beau-frère, qui sont situées plus en hauteur, ont été largement épargnées. Toutefois, comme on peut le voir sur la photo ci-haut (et sur celle que j’ai publiée il y a quelques jours, toutes deux avec la permission de la photographe) la route qui mène à leurs résidences a été rendue impraticable, emportée qu’elle a été par le torrent boueux. En fait, au milieu de la crise, j’ai appelé les services d’urgence pour qu’ils fassent quelque chose… L’endroit est plutôt retiré au milieu de la forêt et, étant situé sur une réserve, n’est généralement pas une priorité. La police avait plus tôt affirmé qu’ils ne pouvaient rien pour eux. Ma belle-famille s’étaient résignée, puisque c’est généralement le genre de services qu’ils reçoivent. Lorsque quelqu’un hors de la réserve (et blanc) appelle, ça réveille davantage les autorités. Oyaté appelle ça ma «White Status Card». C’est dommage, mais c’est trop souvent comme ça.

Depuis, ils vivent en réfugiés, ma belle-mère, les trois enfants et l’adolescente dont elle a la garde se trouvent dans l’une des deux résidences pour personnes âgées du village et mes belles-sœurs se trouvent à l’école secondaire, occupant une classe avec leurs enfants. Je ne sais pas trop où est mon beau-frère, mais sa femme faisait du travail bénévole à l’école aujourd’hui. Aux deux endroits, c’est un peu le chaos organisé. Plusieurs pièces servent à accueillir les dons reçus et canalisés par la Croix-Rouge canadienne (on peut voir des photos ici). Il y a des vêtements, des couvertures, de la nourriture et des accessoires divers, dont de la nourriture pour chiens et chats. Les dons sont recueillis au gymnase puis classés et dirigés vers les diverses salles où les gens qui ont pu attester de la destruction de leur statut de sinistré peuvent recevoir des dons. Les gens utilisent les salles de classes comme lieux de vie privée (dormant sur des lits de camp), devant laisser en permanence un membre de la famille sur les lieux pour éviter les larcins. Dans tout cela, la communauté s’est vraiment mobilisée. Une partie des dons est aussi redirigée vers la communauté-satellite d’Eden Valley, située à environ 150km plus au sud.

Dans tout ça, toutefois, il y a des ombres au tableau. D’abord, le problème le plus évident est à l’échelle provinciale: les efforts de reconstruction sont concentrés d’abord dans les communautés «blanches». Calgary prend la plus grosse part du gâteau. Je ne dis pas que c’est entièrement anormal vu la population concernée et l’impact économique de la ville sur toute la province et même les Prairies, mais on peut tout de même se demander si, par exemple, il valait la peine d’investir une énergie folle (et des sommes d’argent probablement faramineuses) à tenir à tout prix le Stampede cette année. Oui, il faut des événements majeurs qui servent à remonter le moral, mais l’énergie investie là ne peut l’être ailleurs. Oui, il y aura probablement un impact économique positif qui aidera la relance de la ville et de ses environs, mais il y a encore des milliers de personnes sans foyer (que ce soit dans des communautés autochtones ou dans des communautés qui ne le sont pas) À High River, par exemple, la tension est très élevée à cause des retards pris dans le retour des gens à leur domicile et d’autres précautions prises dans l’état d’urgence qui sont vues comme des indélicatesses pour rester poli. Dans tout ça, je suis fort conscient que la situation est très complexe et qu’il est facile de porter des jugements lorsqu’on n’est pas partie prenante; j’aime à penser que tout ce beau monde est bien intentionné et fait de son mieux. Je pose toutefois des questions quant à certaines priorités…

Au niveau de la réserve, il y a des problèmes plus profonds, présents dans la vie «normale», qui sont évidemment exacerbés par la situation de crise. La situation du logement, à Morley comme ailleurs sur d’autres réserves, pose régulièrement problème. Oui, il est possible pour les familles d’obtenir une maison payée par le Conseil de bande… toutefois, comme tout ce qui est apparemment «gratuit», cela vient avec des conditions et autres attrapes. Par exemple, il est notoire que les familles liées à celle du chef obtiennent plus rapidement de meilleures maisons… alors que les autres, eh bien, ils croupissent sur la liste d’attente. Il n’est pas rare que des gens doivent attendre plus d’une décennie avant d’obtenir un logement. C’est d’ailleurs le cas de l’une de mes belles-sœurs, qui est condamnée à vivre avec sa sœur dans une maison qui n’est évidemment pas conçue pour abriter deux couples et leurs six enfants combinés. Les maisons sur la réserve sont typiquement plus petites que celle que j’habite seul avec Oyaté! Et la construction laisse généralement à désirer, car elle est souvent effectuée par des contracteurs extérieurs (blancs) qui se foutent éperdument de ce qu’ils font, demandant le prix le plus élevé tout en utilisant les matériaux les moins coûteux. Le manque général de formation des administrateurs du conseil de bande et le népotisme font le reste. Donc… on peut se demander ce qu’Inà devra maintenant vivre… Elle n’est pas du bon côté du chef actuel et attend depuis des années que des réparations urgentes soient effectuées à la maison qu’elle habite (et qui a été inondée trois fois). Oui, elle sera inspectée et un rapport d’inspection en recommandera probablement la destruction et la reconstruction (en un lieu plus élevé, on l’espère), mais en réalité, je pense bien qu’elle devra faire de son mieux pour assécher les lieux et les décontaminer puis continuer d’y habiter pour plusieurs années… Ce sera probablement le lot de la plupart des sinistrés.

Chatte Mercedes
La chatte de ma nièce, elle aussi réfugiée (et enceinte, contrairement à ma nièce).

Comme la plupart des sinistrés albertains, les habitants des réserves recevront des «cartes de débit prépayées», d’une valeur fixe par adulte et enfant. Toutefois, la valeur suffit à peine aux besoins vitaux pendant deux semaines environ… Oui, les centres d’accueil aux réfugiés offrent, par exemple, de la nourriture gratuite aux sinistrés, mais on finit bien par en avoir assez de la nourriture-rapide (et peu nutritive) qui est offerte. Inà veut aller faire une épicerie et cuisiner pour sa petite famille, ce qu’elle peut faire dans la petite suite qu’elle occupe, mais ce n’est évidemment pas gratuit.

Et parlant de distribution de nourriture, les candidats au poste de chef (il y aura des élections au mois d’août) utilisent évidemment la distribution des rations à leur avantage. L’un d’entre eux s’est offert pour aller porter des dons à Eden Valley… puis a utilisé la chose (ces dons n’étant évidemment pas de lui) pour faire de la petite politique électorale. Le chef actuel et sa famille (dont aucun n’est sinistré) se sont généreusement servis à même les dons, et les meilleurs, tentant d’ailleurs d’usurper le contrôle du centre des réfugiés à la Croix-Rouge. Jusqu’ici, l’équilibre se maintient relativement, mais la gestion de crise ne peut devenir un état permanent… donc à moyen terme, on peut se demander ce qui va se produire. On peut toutefois s’attendre à ce que les moins privilégiés lorsque l’ordre normal des choses règne soient aussi les derniers servis durant cette crise… surtout si elle s’éternise.

Tout cela finit par être triste… mais tout ce beau monde montre une résilience extraordinaire malgré un esprit communautaire qui n’est pas aussi fort que les médias aimeraient nous le faire croire. Je subodore d’ailleurs que les petits larcins et autres tensions dans cette crise ne sont pas uniques aux communautés autochtones, mais on n’en parle pas aux nouvelles, question de garder le moral. Ce n’est pas la première fois que ces gens qui sont devenus mes proches subissent des contrariétés… certaines ayant résulté de programmes gouvernementaux visant à éliminer les populations autochtones. J’aimerais pouvoir faire davantage que d’apporter quelques dons de nourriture, de produits d’hygiène et de couvertures… offerts d’abord à ma belle-famille, avec l’espoir qu’ils redistribuent les surplus s’il y en a. Nous y retournerons durant la fin de semaine… en partie parce qu’une partie du besoin que je peux voir est celui d’extérioriser, de raconter ce qui se passe à quelqu’un de l’extérieur (Oyaté surtout), et de tenter de garder son sang froid malgré tout.

 

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8 commentaires sur « Visite à Morley »

  1. Ce que tu racontes est très triste et malheureusement pas surprenant du tout 😦 C’est ce qui s’est passé à la Nouvelle Orléans après Katrina: aujourd’hui, presque 10 ans plus tard, les quartiers riches (et blancs) ont été complètement reconstruits et les quartiers pauvres (et noirs) sont toujours dans un état de délabrement choquant et déprimant.

    J’ai hésité à envoyer de l’argent à la Croix Rouge parce que je me suis dit qu’il allait aider les riches de Calgary (j’ai envoyé un peu d’aide à High River mais c’est si peu et si anonyme et indirect) mais j’aimerais beaucoup aider la famille et les amis de la famille d’Oyaté, directement, alors s’il-te-plaît dis-moi ce que je peux faire, les transfers banquaires par internet sont très faciles et rapides!

  2. Effectivement, cette situation n’a (malheureusement) rien de surprenant. Quant à l’aide proposée, je te remercie du fond du coeur… mais pour l’instant, ce n’est pas tant d’argent que de rentrer chez eux qu’ils ont besoin. L’aide financière pourrait toutefois être appréciée plus tard. Je te tiens au courant.

  3. Le sort que les blancs-bien-passant font subir aux premières nation au Canada est un véritable crime contre l’humanité!!!

  4. C’est d’autant plus honteux que c’est par le pillage des ressources sur les terres ocupées par les Premières Nations jusqu’à la colonisation européenne que l’Amérique du Nord (et du Sud) s’est enrichie. Mais pour ce qui est de leur sort dans la société canadienne actuelle, on pourrait également s’insurger contre le sort fait aux «travailleurs étrangers temporaires» (très présents en Alberta; essentiels à son économie, en fait), aux femmes dans plusieurs secteurs de la société… et d’autres. Les crises ont cela de révélateur qu’elles font ressortir là où sont les vraies solidarités… et là où elles sont absentes.

  5. LA misère humaine, c’est comme une flamme de chandelle: ça ne souffre aucune diminution à communiquer sa *lumière*!

  6. C’est désolant comme situation… Alors que tous devraient s’entraider, le sinistre a l’air d’exacerber les discriminations et manigances habituelles 😦

  7. En fait, je pense que c’est le cas dans la plupart des tragédies: je me souviens de l’hiver de glace 1998 à Montréal… où les occasions n’ont pas manqué d’exploiter la situation désespérée dans laquelle plusieurs se trouvaient pour en tirer profit. Les tragédies exacerbent ce qui domine chez les gens: l’ignoble comme le sublime.

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