Accidents

Clio amochéeIl était une fois une journée particulièrement quelconque; un 16 juillet bien ordinaire. Nous devions nous rendre à Morley pour y déposer ma belle-sœur, qui allait y passer quelques jours pour soutenir Inà. Rien de bien extraordinaire. Au passage, quelques arrêts à Calgary pour des courses. Entre autres, il me fallait aller chercher des ustensiles de cuisines chez Hendrix. Rien, donc, de bien extraordinaire. Une journée comme les autres, pour laquelle j’avais entre autres décidé de consentir à aller dans le sud de la province avec mon Oyaté au lieu de continuer mes travaux de peinture… parce que mon bras droit commençait à avoir besoin de repos.

Nous nous sommes donc rendus à Morley, via Calgary; nous sommes arrivés là-bas en début de soirée et nous nous sommes arrêtés pour un brin de jasette à l’école, où résident présentement tous les membres de ma belle-famille, à l’exception de ma belle-mère et des enfants dont elle prend soin, qui sont pour leur part logés dans une suite d’une résidence pour personnes âgées. Tout ce beau monde commence à en avoir sérieusement assez de ce régime de vie en état d’urgence «temporaire» qui devient de plus en plus «permanent» faute de réparations à la route qui mène à leurs résidences. Soit dit en passant, j’ai pu voir de mes propres yeux l’endroit samedi dernier. Ce n’est pas jojo. La route a bel et bien été emportée. Par conséquent, l’administration de la réserve refuse de leur livrer l’eau dont ils ont besoin et donc ils sont tous forcés hors de leurs résidences.

Je suis persuadé que la plupart d’entre nous en aurions bien rapidement assez d’un régime de vie où l’on ne peut pas vraiment quitter l’endroit où l’on réside temporairement sous peine, soit de voir ses quelques biens subtilisés, soit de se faire tout bonement jeter à la rue si on ne rentre pas avant le couvre-feu. Ma belle-mère, par exemple, avait prévu emmener les enfants dont elle a la charge aux Westerner Days, plutôt qu’au Stampede. Elle ne pourra pas le faire à moins de faire l’aller-retour en une seule journée, ce qui n’est pas particulièrement agréable. Elle aimerait passer quelques jours chez nous pour sortir de cette atmosphère de crise, mais cela lui est interdit sous peine de perdre son hébergement d’urgence. C’est ce que l’on pourrait appeler être puni pour avoir été malchanceux!

Compartiment moteurCe régime vaguement draconien est déjà en soi particulièrement déplaisant, mais il faut ajouter à la situation le fait que les enfants, dans une pareille situation, sont difficiles à superviser. C’est surtout le cas pour les réfugiés qui se trouvent à l’école, où tous les enfants forment une joyeuse marmaille… pas toujours recommandable. L’autre jour, ma belle-mère a surpris la jeune enfant dont elle a la charge en train de prendre du tabac à priser que lui avaient offert des enfants plus âgés et dépourvus de scrupules… et surtout victimes d’un ennui profond. Il n’y a pas d’activités organisées pour les enfants; ceux-ci font plus ou moins à leur guise, ce qui n’est pas pour plaire à ma belle-famille, où l’on essaie tant bien que mal de donner à ces enfants une éducation et un sens des valeurs porteurs d’avenir.

Tout le monde est donc à cran… ce qui ajoute aux tensions qui existent de manière perpétuelle sur la réserve. C’est ici qu’entre en jeu le petit-cousin d’Oyaté, qui porte sa vingtaine commençante comme un boulet. Il a perdu sa mère (cousine directe d’Oyaté) en décembre 2011 des suites d’une overdose de tranquilisants. Il ne s’en est jamais remis. Malgré le soutien qu’essaient de lui apporter les autres membres de la famille, il se réfugie dans l’alcool et les drogues. Je ne pouvais m’empêcher de réfléchir à la différence que peut faire l’environnement communautaire lorsque nous rentrions à la maison. À son âge, j’étais étudiant à l’université, habité de rêves qui, pour être confus à l’époque, n’en étaient pas moins porteurs d’espoir. Je ne voyais pas nécessairement la vie en rose, mais je menais, comparativement à la plupart des jeunes adultes issus de réserves, une vie de privilégié. On m’avait, depuis l’enfance, bercé du rêve pas entièrement illusoire que je pouvais devenir tout ce que je voulais, si je travaillais suffisamment pour accomplir ces buts. Néanmoins, ce n’est pas seulement le travail qui résulte en un avenir prometteur. C’est probablement le facteur le moins important: ce qui compte, c’est qu’il est possible d’avoir ce rêve. Sur la réserve, le désespoir règne. À quoi bon étudier quand toutes les issues semblent bouchées? Pourquoi faire des efforts quand on n’en voira probablement pas les résultats? Oyaté et sa famille me surprennent souvent parce qu’ils continuent, malgré tout, à espérer et à faire tout en leur possible. Mais ce n’est pas facile et le combat contre le désespoir est une tâche chaque jour renouvelée.

Je suis né du «bon côté de la clôture» et les circonstances ont fait que j’ai largement pu y demeurer. Quand je vais à Morley, j’ai une vue de ce que l’autre côté peut avoir l’air, même au milieu du contexte paradisiaque de la vallée de la Bow, entourée de montagnes majestueuses. Je ne peux m’empêcher de penser que ce qui a rendu possible ma propre prospérité et celle de mes semblables a été construite sur l’exploitation des ressources qui ont été enlevées de forces aux peuples autochtones. Oui, je fais des raccourcis ici… mais je suis certain que vous ne voulez pas de thèse étoffée dans un article de blogue.

Avant gaucheLe soleil commençait à baisser quand je suis sorti de l’école pour aller porter quelque chose à la voiture. Au loin, on entendait des sirènes. Bon… ce sont des choses qui arrivent. Pas de quoi en faire un fromage. Cependant, la communauté est petite et tissée serré… et quelques minutes plus tard, autour de la table, la conversation commence à tourner autour du petit-cousin dont je parlais plus haut… et du fait qu’il était resté introuvable pour la plus grande partie de l’après-midi. Puis le mari de la cousine d’Oyaté arrive en trombe, annonçant qu’il vient d’être retrouvé dans un champ, qu’il avait été au volant du véhicule de son frère qu’il avait «emprunté» après avoir pris un coup solide… et qu’il était blessé.

Ni une, ni deux, c’est un convoi de véhicules (dont nous sommes) qui part en trombe de l’école, pour se diriger sur les lieux de l’accident, tout près du centre de Rodéo où se tenaient les Powwows. Ce n’était pas très loin de là où nous trouvions. Lorsque nous sommes arrivés sur les lieux, au détour d’une courbe, on pouvait voir, au milieu d’un champ, à une cinquantaine de mètres de la route, un pick-up couché sur son flanc droit, la roue arrière gauche arrachée… et des débris marquant son parcours de près de 500 mètres de l’endroit où il a quitté la route, les traces sur la chaussée et dans le fossé donnant juste ce qu’il faut d’indices à l’imagination pour se représenter la scène de l’envol du véhicule. Près de là, le long de la clôture de fil barbelé qui ceinturait le champ, se trouvaient des ambulanciers et des pompiers qui s’affairaient sur le petit-cousin. J’ai appris par la suite que c’est là que l’on l’avait retrouvé, emmêlé dans le fil barbelé, de toute évidence éjecté du véhicule qu’il conduisait.

1A Morley
Le véhicule se trouvait dans le champ à droite de la route, à peu près au milieu de cette image tirée de Google Maps.

Lorsque nous sommes arrivés, le personnel d’urgence en était aux étapes finales de la préparation de la victime, qui a été installée à l’intérieur de l’ambulance, sous haute surveillance policière… car la conduite en état évident d’ébriété (qui a presque entraîné d’autres victimes, le véhicule ayant «pris le champ» en tentant d’éviter un autre véhicule venant en sens inverse) peut amener des conséquences judiciaires graves au cousin… s’il se remet de ses blessures. Il était en pitoyable état, un de ses poumons s’était effondré et il a subi de graves blessures à la tête et à la colonne vertébrale. La famille s’est rassemblée, a prié, des membres de la famille (dont Oyaté) ont soigneusement inspecté les lieux… puis l’ambulance a pris le chemin de Calgary, suivie des véhicules de police. C’est alors que nos plans pour une journée «ordinaire» ont pris une autre tournure. Nous allions nous joindre au reste de la famille à l’hôpital Foothills. Je commence à détester cet endroit qui m’est devenu beaucoup trop familier, un peu comme je déteste l’hôpital de Verdun, où plusieurs membres de ma famille sont décédés… Mais bon. On peut effectivement se poser plusieurs questions lorsque l’on connaît par cœur le chemin des soins intensifs (fort bien organisés, au demeurant).

Oyaté et moi avons pris un souper très rapide et tardif avant d’arriver à l’hôpital. Nous avons trouvé le chemin des urgences où nous avons croisé la cousine d’Oyaté et son conjoint, arrivés peu de temps avant nous. Puis le reste de la famille est arrivé. Nous étions près d’une trentaine… entassés dans la petite «salle familiale» des urgences, attendant nerveusement des nouvelles.

Phare avant gaucheNous avons passé probablement deux heures à osciller entre la salle d’attente et l’extérieur (pauses tabac obligent), puis l’urgentologue est apparu, accompagné d’un résident et d’un travailleur social, pour partager de très mauvaises nouvelles. Traumatisme crânien, effondrement pulmonaire (pour lequel il proposait un traitement vaguement expérimental) et dommages divers aux organes internes. Prognostic incertain que le taux d’alcool sanguin rendait encore plus incertain (mais qui pouvait paradoxalement avoir un impact positif en ralentissant les réactions de choc).

Un peu de temps plus tard, c’était une véritable procession qui s’engageait dans le dédale de corridors menant de l’urgence à l’unité des soins intensifs, située complètement à l’arrière de l’hôpital, dans une nouvelle aile. Les mauvais souvenirs m’assaillaient, puisque c’est justement là que nous sommes allés, il y a un an et demi, pour visiter sa mère, décédée quelques jours plus tard. Une salle d’attente familiale plus vaste et conviviale… mais la même attente anxieuse, ponctuée de cet humour bien particulier aux situations de crises qui cache mal la tension et le désespoir.

Avant transversalPendant que nous attendions, les employés terminaient la préparation du petit-cousin, l’installant au milieu, je suppose, d’un assemblage complexe de machines et de tubes qui ne sont certes pas sans rappeler Monty Python et sa «machine qui fait ping!». Je n’ai pas pu voir, mais, ayant vu sa mère précédemment, je me doute de la scène… Il s’agissait de stabiliser le patient avant de permettre les visites. Étant donné qu’il était déjà près de deux heures du matin lors du transfert du cousin vers les soins intensifs, Oyaté et moi avons pris congé pour rentrer à la maison, mais ce ne fut pas exactement une décision immédiate, ni rapide.

Nous avons aussi pu constater que la tragédie pouvait entraîner la tragédie. Un mystérieux couple âgé de la réserve avait fait son entrée à l’urgence pour visiter la famille. Ils étaient vaguement connus, mais pas directement apparentés. Le hasard a d’ailleurs voulu qu’Oyaté et moi les aidions, au moment d’entrer dans le bâtiment, à asseoir la dame dans une chaise roulante. J’ai appris par la suite que ces gens étaient là parce qu’ils sont accros aux antidouleurs… et que c’était là la seule raison de leur présence. Je ne pouvais m’empêcher d’être empli de tristesse; ces gens âgés, autrefois porteur de la sagesse culturelle du peuple, incarnaient plutôt sa décadence.

Avant droitNous avons finalement pris la route pour un parcours sans grande aventure jusqu’à Red Deer. L’autoroute est évidemment plutôt déserte à cette heure tardive… sauf pour les camions qui profitent justement de la circulation amoindrie pour faire leur trajet de manière plus efficace. Conduire de nuit est quelque chose que j’ai fait de très très nombreuses fois et ça ne m’énerve pas particulièrement. Il arrive que la fatigue pose problème, mais ce n’était pas le cas hier soir. J’étais très éveillé lorsque, à 3 h 40, juste avant de m’engager dans la sortie au sud de Red Deer qui allait nous mener à la maison j’ai vu surgir devant moi, venant de nulle part, à moins d’un mètre du nez de Clio, un pauvre cerf juvénile. Impossible de l’éviter. Oyaté, qui dormait sur le siège du passager, s’est éveillé confus pour voir, à travers le pare-brise (qui n’a subi aucune entaille), le capot levé et qui se demandait ce qui pouvait bien se passer. Nous n’avions aucune égratignure; seulement le choc psychologique d’avoir à gérer le retour à la maison…

Le choc a, disons, eu un impact sur la calandre de la pauvre voiture. J’étais déjà en phase de ralentissement et il n’a pas été difficile d’immobiliser le véhicule au bord de la route pour évaluer, autant que cela était possible dans l’obscurité, les dégâts. Pas moyen d’aller plus loin; le radiateur fuyant, le moteur ne voulait plus tourner. Un appel chez l’assistance routière de Volkswagen, puis à la police… et une longue attente au bord de l’autoroute ponctuée de mises à jour sur Fesse-de-Bouc tout en écoutant la radio de bord. Le remorqueur est finalement apparu dans mon rétroviseur vers cinq heures. Clio a été hissée sur une plateforme pour être conduite, à deux ou trois kilomètres à peine de là, chez le détaillant Volkswagen local.

Clio sur remorqueuseNous l’avons lâchement abandonnée à son sort, puis le remorqueur nous a gentiment conduit chez nous. Là, entre 5 h 30 et 7 h 30, j’ai commencé à régler les détails avec la compagnie d’assurance (via leur bureau du Nouveau-Brunswick, où il était trois heures plus tard), contactant le détaillant à son ouverture pour signaler la présence d’une intruse dans leur cour et la raison de sa présence. J’ai pris un rapide déjeuner… puis je suis allé me pieuter pour quelques heures. Debout à 11 h 30 malgré le peu de sommeil, il fallait aller prendre possession du véhicule de location que l’assurance nous fournit, régler quelques détails chez le concessionaire, faire quelques courses… et puis prendre acte de tout cela. Comme me le confiait Oyaté, nous aurions pu subir des conséquences beaucoup plus graves. Encore une fois, je suis du bon côté de la clôture et Oyaté aussi. Cependant, tout ça nous rappelle que la vie est bien fragile. Quant à Clio, elle retrouvera bien toute sa beauté originale avec un peu de chirurgie; après tout, ce n’est que de la tôle, du verre et du plastique. Cependant, elle nous rend bien service.

Je vous tiens au courant… cependant, prières et bonnes pensées pour notre petit-cousin sont toutes appréciées. Il y a déjà eu assez de malheur dans cette famille!

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8 commentaires sur « Accidents »

  1. Ouins! Quand ça va mal, ça va mal! J’était au courant de tes déboires cervidautomobiliens, mais pas du reste… Je t’envoie tout une série de « hugs » que tu distribueras à ta belle-famille, puis une autre série de « hugs » que tu distribuera à ton Oyaté et enfin toute une série de « hugs » à Oyaté, pour qu’il te les distribue à toi.

  2. Me too (pour les hugs). Je pense bien fort à vous tous et j’espère que les ennuis vont s’arrêter là parce que c’est vraiment triste tout ça. Le fameux « american dream » c’est que tout le monde peut avoir du succès s’il travaille fort et le « veut vraiment, » mais beaucoup de gens ne se rendent pas compte de combien il est important d’être né « du bon côté de la barrière » pour y arriver.

  3. On se demande pourquoi les autobus arrivent toujours par trois. Et bien les évènements suivent aussi cette loi. Selon cette logique, il ne devrait plus rien arriver de fâcheux, du moins, je l’espère pour vous deux et ceux qui vous sont chers.

  4. Cet infortuné  » Young Deer  » n’avait pas encore appris la dangerosité des rubans de Macadam .
    Jadis , en Gaule , il était fréquent de cogner des poules , alors en liberté dans les villages et aussi certains lapins de garenne . A présent le risque reste surtout les sangliers et beaucoup moins les biches , cerfs ou daims …. Quoique … au Printemps les daguets ( jeunes cerfs adolescents ) se gavent de bourgeons qui – parait il – leur font le même effet que de boire de l’alcool ? Ici , certains de ces beaux animaux ont été retrouvés dans les jardins ou rues de villes proches d’une forêt , sans toutefois provoquer d’accident .
    Est ce la même explication chez toi ? Vous avez eu de la chance car ce genre de collision peut étre pire .

  5. J’ai longtemps vécu à Maisons Laffitte ( petite ville de l’Ouest Parisien à l’orée de la Forêt de St Germain en Laye connue pour ses éleveurs de chevaux et son hippodrome ) ; suite à un incendie d’écurie, des chevaux fous de terreur se sont échappés dans la forêt et ont surgi sur la route . Le résultat fut tragique pour l’automobiliste .

  6. Ouch… Un malheur n’arrive jamais seul, on dirait… Je pense à vous, et j’espère que les choses vont un peu s’arranger…

  7. À tous: Merci des commentaires. La voiture est en cours de réparation… 7 600$ de dommages! Quant au petit-cousin, il est toujours inconscient aux soins intensifs. Nous sommes allés le voir dans la semaine qui a suivi l’accident. Les dommages au cerveau sont considérables… et imprévisibles.

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