Une inondation de souvenirs en ce nouvel-an

Photo tirée du site du Centre funéraire de Joliette. Cliquez sur l'image.
Photo tirée du site du Centre funéraire de Joliette. Cliquez sur l’image.

L’autre jour, en parcourant (on ne peut plus vraiment dire «en feuilletant» le journal local de mon patelin d’origine, j’apprends que mon enseignante de 4e année est passée ad patres. Ce n’est pas que c’était une surprise, à 93 ans, tout de même, mais ça m’a quand même fait tout drôle.

Les souvenirs sont revenus me visiter… la seule religieuse enseignante que j’aie eu durant ma carrière d’«apprenant», comme on aime à dire aujourd’hui. Dans ces années 1980 qui nous faisaient vivre le régime pédagogique dit «transitoire» (je n’ai jamais su ce que ça voulait dire; c’était tout simplement inscrit sur nos bulletins), elle n’avait pas perdu de vue que les élèves pouvaient grandir s’ils étaient constamment mis au défi de faire mieux, et ce malgré l’apparent manque de direction du programme et l’absence totale de manuels. Je garde du primaire le souvenir de l’odeur bien particulière du papier passé à la polycopieuse dont l’encre violette s’évaporait en environ six mois. De tous mes enseignants du cours primaire, je me souviens distinctement de deux: elle et mon enseignant de sixième, qui exigeait de nous que nous l’appelions «Monsieur Roberge» et non «Arthur» et qui nous faisait préparer des «journaux de classe» que j’ai encore dans mes dossiers. J’ai aussi retenu l’utile «B3CF2R» de mon enseignante de cinquième, mais j’ai oublié son nom… c’est tout dire.

Sœur Béatrice, comme nous l’appelions tous, avait ce talent d’être à la fois chaleureuse et exigeante. Elle savait que les petits dégourdis de mon genre avaient besoin d’être poussés pour exceller… et la leçon a certes été retenue. En plus d’enseigner au primaire, elle tenait des cours du soir en peinture pour les adultes; nul besoin de dire que l’aspect esthétique de l’enseignement lui tenait aussi à cœur. J’ai souvenir d’une présentation collective que nous avions faite pour un concours organisé par la Société Nationale des Québécois et qui portait sur l’histoire locale. Nous avions réalisé un diaporama pour lequel presque tous les élèves avaient prêté leur voix à la narration accompagnant (en simultané; c’était quand même quelque chose, sur le plan technique, en 1982) le diaporama expliquant le petit chemin de fer de Barthélémy Joliette. Lorsqu’un groupe de mes étudiants a décidé de réaliser, cet automne, un projet sur le premier chemin de fer canadien, de La Prairie à Saint-Jean, pour lequel la locomotive «Dorchester» qui a terminé sa carrière sur le petit chemin de fer sur lequel avait porté notre projet, les souvenirs sont revenus en masse.

Cet intérêt pour l’histoire, elle le portait haut et fort, d’ailleurs. Même si le programme d’enseignement primaire de l’époque avait été expurgé pour en enlever toutes les références potentiellement clérico-nationalistes qui en avaient formé le centre avant les grandes réformes des années 1960, elle continuait à nous parler des anecdotes qui lui importaient. C’était, évidemment, une vision bien personnelle (et aujourd’hui je la considérerais étriquée) de l’histoire, mais elle savait nous faire aimer l’histoire et la rendre vivante. Cela ne l’empêchait pas non plus de profiter de toutes les occasions possibles pour nous inculquer les notions nécessaires de mathématiques et surtout de grammaire et d’orthographe française qui seraient plus tard nécessaires à notre succès. Elle le faisait, bien avant que cela devienne une mode pédagogique, par le biais de «projets intégrateurs», où les notions apprises étaient incluses dans un projet ayant un but concret. Nous acceptions même qu’elle commence la journée par une prière; une pratique qu’elle était évidemment la seule à poursuivre et que, j’avoue, je ne voudrais pas revoir en classe de nos jours, tout catho que je sois.

J’ai enfin souvenir d’avoir réalisé pour elle (et ici j’oublie quel était le but de l’exercice), une maquette de maison à la canadienne plutôt bien réussie, avec cuisine d’été et lucarnes, que j’ai d’ailleurs conservée longtemps (ça ressemblait quelque peu à ceci). Nous avions tous à réaliser une maquette; l’inspiration de la mienne venait de la couverture de l’annuaire téléphonique de cette année-là (que peuvent utiliser comme inspiration les jeunes d’aujourd’hui?). Je diverge… mais comme je le disais, de tous mes enseignants du primaire, c’est d’elle dont j’ai gardé le souvenir le plus vif.

J’ai vu Sœur Béatrice une dernière fois il y a quelques années; j’étais allée la visiter dans le couvent où elle avait pris sa retraite (tout en continuant à donner des cours de peinture). Elle se souvenait bien vaguement de moi, mais elle aussi avait gardé un souvenir des projets de classe que nous avions faits. Requiescat in pace!

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