Dix ans déjà

Ancienne maison des Jésuites de Saint-Jérôme. Image tirée du site de l'Association des Anciens du Collège Sainte-Marie (cliquez sur l'image pour accéder au site).
Ancienne maison des Jésuites de Saint-Jérôme. Image tirée du site de l’Association des Anciens du Collège Sainte-Marie (cliquez sur l’image pour accéder au site).

Il a dix ans, du 1er au 6 mars 2004, j’étais là, dans ce qui alors était la maison de retraite des Jésuites à Saint-Jérôme, en discernement (l’édifice a depuis été vendu et se retrouve au cœur d’une controverse immobilière, mais ça, c’est une autre histoire). Si j’étais dans cette résidence des Jésuites, c’était pour achever un processus de discernement concernant mon avenir chez les Clercs de Saint-Viateur, où je cheminais formellement depuis 1999. J’étais officiellement religieux (de vœux temporaires) depuis le mois d’août 2002. J’étais donc au milieu de mon triennat.

L’histoire commence en novembre 2003, alors que notre Supérieur provincial de l’époque (maintenant Supérieur général de la congrégation) est venu en visite pastorale dans la région où j’avais été envoyé en mission, en Abitibi. J’y étais alors depuis un peu plus d’un an et je m’y plaisais généralement, même si je n’arrivais pas vraiment à trouver un terrain de mission convenant à la réalité de notre communauté, établie en marge d’Amos. J’avais été envoyé là pour découvrir autre chose que le milieu universitaire. Sur ce plan, c’était réussi: je participais activement à l’organisation d’activités en compagnie de la très dynamique religieuse responsable de la pastorale jeunesse du diocèse d’Amos. Nous portions particulièrement notre attention aux jeunes «fragilisés» par l’existence avec qui nous essayions du mieux que nous le pouvions de créer des activités et des structures permettant leur épanouissement avec un minimum d’encadrement pastoral. Afin de mieux m’outiller pour cette tâche, j’avais entrepris un certificat en intervention auprès des groupes à l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue, ce qui m’a fait découvrir des aspects insoupçonnés de ma personnalité, tout en m’étant utile plus tard dans l’enseignement.

Ma propre évaluation de mon engagement aurait pu se résumer ainsi: je ne savais pas trop pourquoi on m’avait envoyé dans cette région (en fait, c’était aussi le sentiment de mes confrères, qui ne savaient pas trop quoi faire d’un jeune dans la trentaine bardé de diplômes) mais je faisais de mon mieux pour m’engager de manière signifiante dans le milieu et pour m’intégrer à la vie de ma communauté locale. Sans être parfaite, ma vie semblait avoir pris une direction intéressante. Ma communauté m’avait même délégué avec un confrère à Chicago en octobre pour y négocier un accord avec le pendant étatsunien en vue d’organiser un sommet continental (qui aurait porté sur le partage des ressources financières) et j’avais participé à un congrès de liturgie à Québec. Lorsque la fatidique rencontre avec on supérieur provincial a eu lieu, à la fin de sa visite pastorale, je venais d’être nommé coordonnateur d’un groupe de réflexion sur la pastorale jeunesse. Il semblait donc qu’on me faisait quelque peu confiance.

Eh bien… non. Je fus le dernier religieux que mon supérieur a rencontré avant son retour vers Montréal. Et ce qu’il m’a dit m’a proprement jeté par terre, surtout parce que j’étais allé le chercher à son arrivée à l’aéroport de Val d’Or (à une heure environ d’Amos) et notre parcours avait été émaillé de blagues et de conversation à la fois badine et sérieuse. Lorsque fut venu mon tour de le rencontrer, je l’ai donc fait avec confiance et ouverture. Mon journal de l’époque, rédigé au jour le jour, est intéressant à relire à cet égard. J’y vois les insatisfactions que j’avais face à ma communauté locale (notamment sa résistance au changement sur le plan liturgique et le manque de partage réel des responsabilités) ainsi que mes espoirs.

Le Provincial me rencontrait le dimanche matin, 23 novembre 2003. Je suis sorti de cette rencontre blessé, meurtri… avec le sentiment d’avoir été brutalisé, non pas physiquement, mais moralement. En gros, on me reprochait d’être trop indépendant, d’être difficile d’approche et parfois hautain, et par trop cérébral. Ma réflexion à la suite de cette rencontre est honnête (à dix ans de distance): je reconnais ces traits, tout en me demandant pourquoi «une communauté imparfaite semble chercher un candidat parfait». Je mets aussi le doigt sur un problème fondamental, qui touche probablement toujours le recrutement dans les communautés religieuses: la difficulté, pour un jeune, de vivre «en frères» avec des hommes qui ont tous l’âge d’être au moins son père ou même son grand-père, ce qui entraîne un inévitable paternalisme et le sentiment de ne jamais pouvoir devenir pleinement «adulte». À vingt ans, ça peut se comprendre. À trente et avec un doctorat en poche, un peu moins. Disons en tout cas que ça passait moins bien. Ayant aussi été élevé par des parents qui avaient cultivé chez moi l’autonomie, je me sentais de moins en moins à l’aise d’être infantilisé à l’âge adulte, alors que j’avais vécu seul pendant plusieurs années avant d’entrer en communauté.

Je n’avais toutefois pas l’intention de quitter la communauté. Ma réflexion immédiate portait trois options:

  1. Entamer un travail sérieux sur moi-même avec un accompagnement professionnel, ce dont je reconnaissais le peu de chance de résulter en un changement durable, ou du moins de donner les effets escomptés: on ne devient pas une autre personne. Toutefois, mon sentiment d’attachement à la communauté et mon désir de croissance personnelle me poussait à essayer.
  2. Quitter cette communauté et demander mon agrégation à une autre, plus intellectuelle (les Dominicains m’avaient toujours attiré). J’avais même été attiré par la vie monastique dans ma jeunesse et les monastères demeurent un espace de grande paix pour moi à ce jour, même si je sais que je ne pourrais plus devenir moine. Toutefois, cela entraînait une démarche assez complexe et qui m’apparaissait peu attirante, ayant eu la chance de cheminer en cours de noviciat avec les candidats à la vie religieuse d’autres communautés. Les défis étaient les mêmes partout pour les jeunes et s’articulaient essentiellement autour du défi intergénérationnel.
  3. Quitter la vie religieuse, l’option qui remportera finalement mes suffrages après mon discernement de mars 2004 chez les Jésuites. Pourtant, dans mon journal, c’est l’option qui m’intéressait le moins dans l’immédiat. J’avais passé dix ans en me sentant profondément interpellé par Dieu et je n’avais pas vraiment envie de quitter un univers que j’aimais, même si je trouvais l’Église oppressive comme institution. La vie religieuse, toutefois, ce n’est pas l’Église officielle: c’est quelque part un milieu parallèle qui permet de vivre sa foi sans se sentir nécessairement encarcané par les dogmes officiels.

Pendant les mois qui ont suivi, j’ai continué mes activités à Amos, tout en vivant ce questionnement et ce tiraillement, demandant finalement à mon supérieur provincial le privilège d’une retraite fermée pour procéder à un discernement final. C’est ainsi que j’ai pris la route de Saint-Jérôme le lundi 1er mars 2004 en compagnie d’une des cheffes des groupes de jeunes auprès desquels J’œuvrais, et qui se rendait chez une tante pour y passer une semaine en visite.

Sitôt arrivé à la maison des Jésuites, j’ai été frappé par l’austérité des lieux. En fait, il était très évident que les Jésuites n’étaient pas une communauté religieuse au sens où j’en faisais moi-même l’expérience, mais plutôt un groupe d’individus vivant chacun sa vocation de manière assez individuelle et intellectuelle. Curieusement, malgré ce que l’on m’avait dit lors de ma rencontre avec mon Provincial ne me poussait pas du tout chez les Jésuites, pas plus que je me sentais vraiment attiré chez les Dominicains. Et la raison en est la même que celle qui me fait préférer l’enseignement dans un milieu collégial plutôt qu’universitaire: trop d’intellectualisme crée un environnement de vie sans chaleur, ce que renforçait l’architecture presque carcérale de la maison des Jésuites. Partout, des murs en parpaings peints, une cafétéria caverneuse où certains retraitants étaient «en silence» au milieu des conversations d’autres commensaux. Un oratoire désert et une liturgie étriquée et complètement cérébrale, sans aucune place pour l’émotion. Mais je n’étais pas là pour y faire mon nid; plutôt pour y réfléchir. Le lieu s’y prêtait surtout par l’immense terrain boisé qui l’entourait. La nature m’a toujours servi de lieu de réflexion privilégié.

Le Jésuite qui m’accompagnait, feu le P. Édouard Hamel (je découvre qu’il est décédé en 2008) le faisait d’une manière discrète; il me faisait faire, à la jésuite, le travail de discernement à travers des lectures et exercices, puis me rencontrait de manière quotidienne. J’ai, dans mon journal, cette progression spirituelle et intellectuelle qui m’a amené à conclure que ma décision avait été prise avant même d’entrer dans l’édifice. J’allais quitter la vie religieuse et demander d’être relevé de mes vœux. Ironie du sort, j’ai également rencontré celui qui allait partager ma vie pendant les deux années suivantes lors de cette retraite fermée. Le fait de le rencontrer ne fut pas la raison de ma décision de quitter la vie religieuse, mais cela semblait confirmer une décision déjà prise en mon for intérieur quelque part en janvier. Notre relation ne fut pas de tout repos et nous nous sommes finalement quittés à l’automne 2006, mais elle m’aura aidé à retomber sur mes pieds au sortir de la communauté.

Il y a dix ans exactement aujourd’hui, j’étais à Rigaud, dans un chalet de la communauté qui me servait de quartier général pour me chercher un emploi. J’ai parcouru la région montréalaise, laissant mon curriculum vitæ dans presque tous les Cégeps de la région. J’ai aussi posé ma candidature à un poste d’enseignement à temps partiel à l’Université d’Ottawa, où j’enseignerai finalement pendant trois ans avant d’obtenir le poste que j’occupe présentement. Question de gagner ma vie, j’ai aussi rempli quelques contrats de recherche, ce qui mènera finalement à la publication de deux livres.

La vie communautaire a handicapé ma carrière et j’en suis bien conscient; le temps passé en activités pastorales et en croissance spirituelle ne fut pas passé à faire de la recherche intensive et à publier. C’était toutefois un choix que j’ai fait et j’en accepte les conséquences, car ce ne fut pas du temps perdu. Ces cinq années m’auront humanisé et permis d’être autre chose qu’un intellectuel désincarné, ce que j’aurais fort bien pu devenir. Oyaté n’aurait jamais pu aimer l’intello que j’étais durant mes années étudiantes. Et j’avais besoin de vivre l’expérience de la vie religieuse, si ce n’est que pour découvrir que ce n’était peut-être pas ma voie, du moins pas dans le monde de la vie religieuse actuelle. J’ai gardé d’excellents amis dans la communauté, notamment plusieurs artistes, dont l’un est venu en visite l’été dernier. Donc, ne vous en faites pas: je suis heureux d’avoir fait ces choix.

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15 commentaires sur « Dix ans déjà »

  1. Voilà un témoignage grave et émouvant . J’y note également un bel hommage aux méthodes Jésuites qui ont toujours su lier Intellectualisme et Réalisme .

  2. Et je constate – en cliquant sur le lien du site – que la Laïcité mal comprise fait d’identiques ravages des deux cotés de la Mare ….Ce  » gommage stupide  » de toutes références aux racines de nos civilisations judéo chrétiennes considérées comme néfastes , voire  » raciste  » ! ( un comble ! ) est pourtant mortifére …. Vouloir couper ses racines , c’est se détruire . Ce qui n’empéche pas une analyse critique : ce que savent faire les Jésuites à la perfection .

  3. Curieusement , j’ai eu affaire avec un presque Homonyme : le Pére Hamelin excellent Prof d’Histoire mais qui – curieusement – ne pouvait pas  » m’encadrer  » …? ça arrive ..! Il s ‘est évertué à me noter catastrophiquement , alors que j’étais passionné d’Histoire depuis la 6éme et toujours trés bien noté ?
    C’était en Seconde . Il y avait manifestement un probléme entre lui et moi , d’ailleurs ( heureusement ) minimisé par le Pére Recteur qui me connaissait depuis le secondaire . Mais bon , ce qui m’a étonné c’est qu’il ne s’est pas contenté de mal me noter ( aprés tout , c’était peut être justifié ) mais … 2 ans plus tard , alors que je n’étais plus son éléve et entrait à l’Université , il a tenté de me démoraliser ( vainement d’ailleurs ) en mettant en doute que mes futures études de Droit, Economie et Sciences Politiques puissent me conduire à quelque réussite professionnelle !!! Avec le recul , je me marre . Il a quitté ce monde depuis sans que j’aie jamais compris sa motivation négative à mon égard . Ceci ne m’a pas empéché de garder un excellent souvenir de mon éducation Jésuite , car c’était l’exception parmi tous mes autres Profs Jésuites également . Et comme leur éducation nous forme à l’indépendance intellectuelle et que je n’ai jamais été complexé à titre personnel , j’ai surmonté cet étrange désagrément de sa part . 😉

  4. En écrivant ces lignes , je m’aperçois que ce probléme venait peut être de ma trop grande assurance personnelle qui lui déplaisait …. Il était manifestement orgueilleux ….. tout comme … moi …!! :))

  5. Je me souviens de ce jour… puisque nous l’avons fini ensemble, au McDonald de Joliette, si ma mémoire est bonne…

  6. Patton, il semblerait que le sujet t’ait mis en verve! Effectivement, comme tu le soulignes, l’équilibre en ce qui concerne la laïcité reste un problème dans les sociétés qui n’ont pas encore réussi à effectuer une transition «saine» d’une société cléricale à une où l’État domine. C’est moins présent dans les sociétés protestantes, davantage habituées à la diversité de croyances. Et oui, nous avions bien abouti à un McDo, même si ce n’était pas à Joliette, mais quelque part dans le nord de la ville si mon souvenir est bon (je n’ai pas ça dans mon journal de l’époque).
    Boris, je ne sais pas si c’est pour mieux apprécier la bonne bouffe… ou tout simplement que tous deux nous étions, disons, limités dans nos moyens…

  7. Non, c’était bien à Joliette, car nous avion besoin tout deux d’une bonne ride pour vider nos sacs respectifs…

  8. Ce n’est pas évident de trouver le chemin qui nous convienne le mieux… tu n’as certainement pas à regretter ces années, qui t’ont permis de te développer et de t’ouvrir à d’autres horizons que ce que l’université aurait pu t’offrir si tu t’y étais engagé immédiatement.

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