Un tag du passé

Villa Manrèse, Port-au-Prince, Haïti. Photo de Sylvie Bédard tirée de SlideShare. Cliquez sur l'image pour la voir sur le site original.
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Il y avait longtemps qu’un tag ne m’avait effleuré. Et voilà que ça frappe à nouveau. Une de mes collègues du secondaire, amie via Fesse-de-Bouc, avait sur son mur une série de descriptions d’elle à l’âge de 22 ans. Ça m’a plu comme idée et elle m’a à mon tour demandé ce qu’était ma vie à 30 ans.

Holà! Elle ne pouvait pas le savoir (nous n’étions pas en contact il y a 12 ans) mais elle est tombée sur le jackpot! Parce que, à 30 ans, il s’en passait des choses. D’abord, les quatre questions de base:

  • L’âge qu’on m’a assigné: 30 ans
  • L’endroit où je vivais: c’est là que ça se complique. Selon la période de l’année, je vivais soit au presbytère de l’église Saint-Viateur d’Outremont-ma-chère, soit à Port-au-Prince, soit à Rigaud, soit, à la Maison Provinciale des Clercs de Saint-Viateur à Outremont, soit, presque, à Amos en Abitibi. On le devine, ce fut une année rocambolesque.
  • Le véhicule que je conduisais: C’est plus simple, car je n’avais pas encore mon permis de conduire (l’histoire derrière cela est assez longue).
  • Ce que je faisais: J’étais novice, puis profès de vœux temporaire chez les Clercs de Saint-Viateur, ce qui explique en partie mes nombreux changements de lieu de résidence. J’y reviens dans un instant. J’étais également étudiant en fin de rédaction de thèse de doctorat.
  • À qui mon cœur était voué: En théorie, Jésus. En pratique, à personne en particulier, donc à l’humanité entière et tout particulièrement aux jeunes blessés par la vie que mon travail pastoral m’amenait à côtoyer.
  • Mon âge actuel: 42 ans et quelques poussières
  • L’endroit où je vis: Red Deer en Alberta.
  • Le véhicule que je conduis: Tous les lecteurs réguliers de ce blogue savent qu’il s’agit de Clio, notre fidèle Volkswagen Golf 2011 TDI.
  • Ce que je fais: J’enseigne l’histoire au Collège de Red Deer. Je suis aussi responsable du comité de développement professionnel du collège. Et je représente ma région au sein du conseil d’administration de l’Association canadienne-française de l’Alberta. L’enseignement me passionne. L’histoire aussi. La francophonie itou. Et mes étudiants me dynamisent. Mais les cours se terminent mercredi prochain et j’ai fichtrement hâte parce que j’ai besoin de repos.
  • À qui mon cœur appartient: À Oyaté, bien sûr! Cinq ans bientôt que nous faisons vie commune. Et je l’aime toujours autant. Oh! Et il partage — un peu — mon affection avec quatre félins adorables.

Bon… En faisant ce petit exercice, toutefois, mon ancienne compagne de classe a fait remonter tout un flot de souvenirs, d’où cet article. Je ne pouvais simplement pas me contenter de la réponse brève.

En août 2001, après deux ans de cheminement comme postulant dans la communauté des Clercs de Saint-Viateur, je faisais mon entrée au noviciat, la première étape du processus formel de formation à la vie religieuse. Il y a peu de temps, je parlais de ma sortie de communauté (il y a dix ans cette année), mais ce billet me ramène à ses débuts. Le postulat s’était plutôt bien passé. J’avais vécu ces deux années de «fréquentations» avec la communauté avec sérénité. La première année s’était passée à la Maison Provinciale d’Outremont, lieu pratique qui me permettait de me rendre facilement à McGill, où j’étais toujours étudiant et où j’allais chaque jour passer plusieurs heures dans un cubicule plutôt isolé pour y rédiger ma thèse. L’endroit n’était pas particulièrement dynamique (la maison servant surtout de lieu de repos pour les religieux à la retraite ou en semi-retraite), mais cela m’exposait justement à une réalité fondamentale de la vie religieuse au Québec: sa sénescence.

Ma deuxième année, après un été passé à la Grande Maison de Sainte-Luce-sur-Mer, s’était vécue dans une des maisons de jeunes que la communauté tenait. Je vivais avec cinq jeunes universitaires et deux religieux dans un triplex du quartier Villeray à Montréal, aménagé en résidence de jeunes. Là, j’ai surtout réappris la vie en commun dans un milieu dynamique mais qui posait aussi ses défis. Je continuais à rédiger au bureau, surtout parce que mon lieu de vie privé, installé dans ce qui avait été la cuisine et la salle à manger de l’un des petits logements de l’étage, était plutôt… coincé et chargé. J’avais complété un premier brouillon complet de thèse lorsque j’ai tout mis dans des boîtes en août 2001 pour entrer au noviciat. Ironiquement, au presbytère Saint-Viateur d’Outremont, j’avais une suite (chambre et bureau) immense… et pratiquement vide, puisque l’essentiel de mes possessions était en rangement.

L’année de noviciat se veut un retrait partiel volontaire du monde ou, comme le disait mon maître de formation, il fallait que je crée un «exclos» autour de moi de façon à laisser de la place à la nouveauté et à l’Esprit. Ce n’était pas facile et j’ai eu du mal à la fois à m’adapter au milieu quelque peu prétentieux d’Outremont-ma-Chère et à un Père-Maître que je ne savais pas trop par quel bout prendre au début. Nous étions quatre dans le presbytère: deux religieux (mon maître de formation et son socius, un religieux âgé à l’aspect bourru mais pour qui j’ai développé une grande affection: il est devenu le grand-père que je n’avais pu avoir, mes deux grands-pères étant décédés lorsque j’étais trop jeune. Avec nous trois vivait un associé de la communauté qui tentait de son mieux de faire sa place dans notre petit groupe. Il participait activement à notre vie de prière, mais il ne suivait pas le programme de formation qui était le mien et on pouvait sentir que cela lui déplaisait par moments.

La vie de novice est faite de prière, de réflexion, mais aussi d’études. J’ai dû mettre mes études doctorales en suspens, mais j’ai suivi des ateliers de formation et même des cours dans divers instituts de formation théologique et spirituelle durant l’année. Je faisais aussi partie d’un groupe de novices de diverses communautés qui se rencontrait périodiquement à la fois pour se soutenir mutuellement et pour recevoir de la formation: l’internoviciat. J’ai d’ailleurs gardé contact avec certaines religieuses qui ont été formées dans la même cohorte.

La vie de novice était également faite de tâches quotidiennes… comme de faire la cuisine pour toute la maisonnée. En effet, pendant mon année à Saint-Viateur, notre cuisinière (excellente par ailleurs) a dû partir en congé de maladie pendant plusieurs mois. À défaut d’arriver à lui trouver une remplaçante compétente et après avoir passé quatre ou cinq personnes en cuisine, j’ai pris le relais, en compagnie des autres membres de la maisonnée. Disons que ça m’a appris beaucoup, surtout lorsque nous recevions et qu’il fallait cuisiner pour vingt. Et comme c’était à Outremont, un certain raffinement s’imposait.

Cette année a trouvé son paroxysme en mars 2002, alors que nous sommes allés, mon maître de formation et moi, passer un mois en Haïti. On m’y emmenait en partie pour tester ma capacité à m’acclimater à d’autres environnements sociaux et religieux — surtout à la pauvreté de moyens qu’on y trouve — mais aussi pour y poursuivre ma formation spirituelle. Ce mois passé dans le pays le plus pauvre des Amériques m’a ouvert les yeux, mais aussi transformé. Et cela n’a pas attendu. Sitôt descendu de l’avion (ayant passé des -20° qu’il faisait à Montréal au décollage pour descendre sur un tarmac surchauffé à probablement 45°), nous partions en direction d’une maison de formation des Sœurs de la Sagesse, où se déroulait une session de l’«internoviciat» haïtien. J’étais la minorité visible au milieu de plus d’une centaine de jeunes religieuses et religieux haïtiens. Mon intégration au groupe était rendue d’autant plus difficile par le fait que la plupart parlaient créole, mais aussi parce que ma couleur de peau créait immédiatement une distance associée aux relations de pouvoir inscrites dans la société haïtienne. Je n’oublierai jamais cette expérience profonde. J’ai dû mettre les bouchées doubles, par exemple en lavant quotidiennement la vaisselle, pour montrer que je n’étais pas là en poussah colonialiste.

Et que dire de la puissance de ces chants entonnés dans une chapelle à l’éclairage fluorescent (disons que l’esthétique laissait à désirer). Ces voix qui se mettaient naturellement en harmonie et qui donnaient un rythme exquis à des chants qui, au Québec, portaient l’accent de la routine et de l’ennui. Quelle énergie! On se ferme les yeux, on oublie les néons et on se laisse porter!

Toujours à trente ans, le retour d’Haïti ne fut pas facile. Une décision était tombée du supérieur provincial qui expédiait le novice et son maître de formation à Rigaud, effet d’un changement de l’affectation principale dudit maître, qui était définitivement et brutalement relevé de ses fonctions pastorales de curé à Saint-Viateur pour prendre en charge le sanctuaire Notre-Dame-de-Lourdes de Rigaud en tant que recteur. C’était une décision surprise qui allait transformer le novice de cuisinier en coordonnateur de déménagement pendant presque un mois. Ce n’était pas une sinécure que de vider un presbytère qui contenait de nombreuses œuvres d’art (le maître de formation étant aussi un artiste)… tout en vivant les contrecoups d’une décision qui avait été imposée d’autorité et non discutée au préalable avec le principal intéressé. Disons que le noviciat s’est terminé non seulement dans un milieu presque inhospitalier (la résidence Charlebois de Rigaud, une autre maison de religieux retraités pour l’essentiel et ironiquement ancien noviciat communautaire à l’époque des vocations nombreuses), mais dans un climat qui mettait clairement en relief les jeux politiques et les relations de pouvoir dans une congrégation religieuse. Lorsque j’ai prononcé mes vœux temporaires en août 2002, personne ne se posait la question traditionnelle à savoir si le novice «avait été suffisamment éprouvé». Son père-maître aussi.

À trente ans, j’ai donc vécu en milieu paroissial, puis en mission, pour ensuite vivre la mission pastorale d’un sanctuaire de campagne. Il me restait, à l’automne 2002, à terminer la révision de ma thèse et à la soumettre avant de me rendre dans mon premier lieu d’engagement en tant que religieux: l’Abitibi. J’allais y vivre une adaptation difficile au départ du fait que je n’avais pas de permis de conduire et que la résidence où j’habitais était au beau milieu de la campagne (j’ai finalement reçu la formation nécessaire et reçu mon permis de conduire en novembre 2003). Cela m’a permis de mieux m’engager auprès des jeunes… mais il était trop tard et celui qui avait décidé du déplacement brutal du noviciat allait aussi être responsable de mon départ de la communauté. Toutefois, ce qui avait au départ été une relation difficile entre mon maître de formation et moi-même devait devenir une forte amitié dans cette phase d’épreuve du noviciat, une amitié qui dure, témoin sa visite en Alberta l’été dernier. Il faudrait d’ailleurs que j’en parle… un de ces quatre.

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6 commentaires sur « Un tag du passé »

  1. À celles ou ceux qui se poseraient la question: non, je n’ai jamais rien vécu de sexuel en communauté. Je n’avais aucune difficulté avec le vœu de chasteté (pour l’obéissance, c’était une autre histoire) et j’ai été en contact avec des religieux qui ont su faire montre d’une conduite exemplaire à cet égard. Je suis entré en communauté ayant déjà assumé ma propre identité sexuelle (quelque part à l’adolescence) et j’avais d’ailleurs indiqué la chose très clairement en posant ma candidature, sachant que la chasteté est autant un état d’esprit qu’une «action» et que l’équilibre affectif est une condition pour une sexualité — et non une génitalité — saine. Si j’ai appris quelque chose en communauté à cet égard, ce fut d’intégrer cette dimension à ma personnalité et à mon affectivité plutôt que de la porter en bannière. Je ne peux que trouver regrettable cette manie qu’ont les médias de représenter l’ensemble des religieux comme des abuseurs sexuels à cause des crimes de quelques-uns (et surtout de la culture du secret qui habite l’Église). Ceci dit, j’ai la plus profonde sympathie pour les victimes d’abus sexuels perpétrés par des prêtres et religieux et j’espère que justice leur sera rendue. La crise actuelle aura eu cela de bon que l’Église a finalement décidé de faire une prise de conscience et plusieurs communautés (ainsi que le Vatican) se dotent de ressources pour gérer les cas d’abus plutôt que de tenter de cacher les blessures du passé (et peut-être du présent).

    La vie religieuse est une expérience spirituelle, mais aussi affective, et comme toutes les relations humaines, elle a ses hauts et ses bas. Il fut une époque, particulièrement au Québec, où on entrait «en religion» pour des raisons autant sociologiques ou économiques que spirituelles. C’était pour certains un moyen de sortir de la pauvreté ou d’épargner à leur famille un fardeau financier. Pour d’autres, c’était un moyen d’aspirer à une carrière qu’ils ou elles auraient difficilement pu avoir autrement. Il y avait une myriade de raisons qui motivaient les jeunes à entrer en communauté avant les années 1960 et tous n’avaient pas nécessairement l’équilibre psychique et affectif requis. Parfois, l’environnement communautaire lui-même pouvait être asséchant et amener des fragilités à se manifester, surtout dans une société où tout ce qui était sexuel était tabou. J’ose espérer que l’expérience actuelle des jeunes qui font le saut vers la vie congréganiste est surtout motivée par une recherche spirituelle et que les communautés prendront leurs responsabilités en ce qui concerne le soutien affectif nécessaire à leurs membres et que la culture du secret ne servira pas d’écran à des perversions possibles.

  2. Comme je me souviens de ce tournant de millénaire, où nous avons tour à tour servi de soupape émotionnelle l’un pour l’autre…

    Finalement, si ce n’était de cette quête vocationnelle et spirituelle, nous ne nous serions jamais rencontrés…

    Et, à trois semaine de Pâques, les Montées Pascale que nous préparions avec tant de ferveur me manquent énormément…

  3. Ces derniers posts, tous tournés vers le passé, nous apprennent beaucoup sur ton parcours, que je n’aurais jamais imaginé et que j’admire.

  4. Boris, je pense beaucoup à toi ces temps derniers, alors que ces flots de souvenirs remontent… Dire que nous nous connaissons depuis plus de vingt ans maintenant et ce grâce, justement à une Montée Pascale. Nos cheminements avec cette communauté n’auront pas toujours été faciles… et pourtant ils auront permis à notre amitié de s’affermir. Et en passant, on se revoit cet été!
    Dieudeschats, je crois pas que ce parcours soit digne d’admiration; je n’ai fait que suivre ce que m’inspirait mon coeur. Et surtout je n’ai jamais porté d’amertume. Bien des gens, lorsqu’ils prennent conscience de mon parcours, pensent que j’ai quitté la vie religieuse à cause de l’attitude de l’Église face aux gais. Rien n’est plus faux, même si j’ai effectivement été blessé parfois par les idioties émanant du Magistère concernant la chose sexuelle dans son ensemble. Mon choix a été guidé par une prise de conscience aussi profonde que celle qui m’avait amené à faire mon entrée dans la vie religieuse. Et je ne regrette rien.

  5. Suivre ce que t’inspire ton coeur est digne d’admiration pour moi. Cela demande du courage et finalement peu de gens le font vraiment, j’ai l’impression…

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