Musée canadien pour les droits de la personne

Il est de ces endroits emblématiques que l’on ne peut éviter d’aller visiter. Le Musée canadien pour les droits de la personne qui a ouvert ses portes en 2014 ici à Winnipeg. Il s’agit du premier musée national à ouvrir ses portes hors de la région de la Capitale nationale. Il y a une raison derrière cela: ce musée résulte d’un rêve chéri de longue date par un baron des médias manitobain, Israel (Izzy) Asper. Celui-ci et sa succession ont réussi à rassembler le plus gros du financement qui a mené à la construction de cet ambitieux édifice de pierre, de verre et d’acier, puis le projet a été pris en main conjointement par la fondation Asper et le gouvernement canadien. Le soutien du gouvernement fédéral (conservateur à l’époque) a d’ailleurs probablement des liens avec le soutien inlassable du fils d’Asper à la campagne des conservateurs. Le résultat est architecturellement éblouissant… mais les exhibits sont pour le moins… inispirants.

Oui, il faut le dire, je suis difficile lorsqu’il s’agit de musées et celui-ci en met plein la vue. Quel est donc le gros du problème? Il est fondamental pour moi, et il réside dans l’approche et la philosophie qui a mené à sa construction. Musée d’initiative privée, il est constellé des noms des divers donateurs (tous de richissimes familles qui ont accumulé leur fortune grâce à l’exploitation des ressources ou des travailleuses et travailleurs). La ville de Winnipeg a même renommé le chemin qui y même au nom d’Asper. Quand la philanthropie privée dirige un projet, elle en oriente aussi les choix. Ici, on a fait l’économie, justement des droits des travailleurs (la galerie au sixième niveau, qui traitait de syndicalisme, est présentement fermée et va être remplacée par un hommage au Canada). On a importé des matériaux à grands frais (le budget total de construction s’est élevé à environ 350 millions de dollars), par exemple de l’albâtre d’Espagne pour les rampes, du basalte de Mongolie pour le «jardin de méditation» et du verre manufacturé en Allemagne.

Asper était un grand partisan de l’État d’Israël: on parle à grands renforts d’images de la Shoah (ce qui est fort juste en soi), mais on élude complètement la situation des Palestiniens. On parle bien des peuples autochtones, mais on le fait de façon consensuelle, à grands renforts de liens à la nature, mais sans parler de l’aliénation des terres ou même du fait que la construction du Musée sur ce site d’importance historique primordiale pour les peuples autochtones des Prairies, a porté à controverse. Aussi, le fait que Winnipeg tire son eau potable d’un lac situé à la frontière de l’Ontario, sur le territoire d’une réserve, qui n’a pas d’accès à de l’eau potable, n’est mentionné nulle part. Autrement dit, on tente de réconforter les gens: les droits humains fondamentaux sont chose acquise au Canada.

Oyaté, qui m’accompagnait, n’a pas été impressionné et, ayant abordé d’autres visiteurs autochtones, il n’était pas le seul. Il a plutôt été troublé par le fait qu’on ne fasse qu’une mention fort passagère des atteintes aux droits des Autochtones, lesquels continuent à ce jour. On parle des pensionnats, sans oser le terme génocide, mais on a soigneusement évité, dans les quelques endroits qui parlent des Autochtones, de parler du déracinement des communautés et du vol du territoire qui s’exerce toujours dans ce pays construit à même les territoires ancestraux des Autochtones. On va même jusqu’à affirmer, dans la petite galerie qui parle du lien entre les droits humains et la loi en contexte canadien, que le système juridique canadien est inspiré du droit anglais, français… et des traditions autochtones! Là, c’est carrément un mensonge. Les communautés autochtones ont d’ailleurs insisté pour que l’on retire du Musée la boîte en bois qui avait été utilisée par la Commission de vérité et réconciliation, qui se trouve maintenant au Centre national pour la vérité et réconciliation. En son lieu et place au Musée: le vide.

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Le programme architectural reflète d’ailleurs une croyance en une vision linéaire des droits humains allant des ténèbres à la lumière: on commence la visite au niveau du sol, dans des salles relativement obscures, et on la termine, après avoir marché près d’un kilomètre le long d’une interminable galerie qui zigzague d’un niveau à l’autre, à 30 mètres dans les airs. Le sommet de l’édifice, la «Tour de l’espoir Izzy Asper», est une simple plateforme d’observation où tout ce qui se donne à voir est la ville de Winnipeg, sans aucune référence aux droits humains. Une équipe d’architectes québécoise qui avait été choisie comme finaliste a d’ailleurs perdu en partie parce que l’architecte refusait l’idée d’une tour, symbole historique par excellence d’oppression et de pouvoir. La vue est belle… mais le message entièrement perdu, puisqu’on prend alors l’ascenseur vers le bas pour reprendre le course de sa vie.

Pour ce qui est de l’architecture qui est, je le répète, saisissante, je rejoins assez ce qu’en dit cet article de James Adams publié peu après son ouverture: cela en met plein la vue, et ça étourdit un peu (surtout si l’on gravit les marches montant vers la «Tour» qui couronne l’édifice), mais c’est un peu une distraction du message essentiel. On n’intériorise pas beaucoup, et ce malgré les nombreux espaces qui pourraient se porter à s’arrêter et à penser. On en ressort, comme le dit Adams, fatigué comme lorsqu’on vient de passer trop de temps dans un centre commercial.

Heureusement, l’entrée est gratuite pour les détenteurs de statut autochtone (sur présentation de la carte; un acte d’oppression coloniale en soi). Il y avait plusieurs employés bilingues… mais il aurait été souhaitable que la personne qui nous a accueillis à la porte le soit. Elle n’a même pas fait l’effort de répondre en français à mon «Bonjour!».

Une note positive: toutes les présentations vidéo (et il y en a plusieurs) sont offertes dans les deux langues officielles, sous-titrées et signées simultanément en American Sign Language et Langue des Signes Québécoise (selon que la langue orale utilisée est l’anglais ou le français respectivement). On a donc un souci d’accessibilité… à moins bien entendu que sa langue maternelle soit le cri, l’anishnaabe, le nakota, ou toute autre langue autochtone…

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