Un rien de nostalgie

Memories
Café Memories, rue Clarence, dans le Marché By à Ottawa. Photo tirée de Google Street View.

J’ai de nombreux souvenirs de ce café du vieux marché d’Ottawa, un lieu que j’ai souvent fréquenté durant mes années d’études, surtout en agréable compagnie. Nous y allions pour prendre un chaleureux dessert, un quelconque café décadent… tout en papotant. C’est là que j’ai dégusté mes premiers cafés à base d’expresso. J’y ai appris et partagé des confidences; j’y ai aussi beaucoup ri. Je me souviendrai toujours, entre autres, de cette soirée où, en compagnie d’amis, mon coloc (et excellent ami aussi) et moi y dégustions je ne sais plus trop quelle somptueuse sucrerie. Soudain, devant l’air distrait de mon coloc, l’un des convives avait lancé, dans son authentique accent britannique: «How short was the skirt?», imaginant (probablement avec raison) que mon coloc avait les yeux fixés sur une jolie jeune demoiselle… Éclats de rires tout autour de la table et regard ébahi du principal intéressé, revenant à la réalité.

Nous y allions l’hiver pour nous réchauffer; les vitres givrées du plancher au plafond nous faisant apprécier la douce chaleur de l’intérieur, où trônait un gigantesque comptoir avec ses sections réfrigérées dans lesquelles s’alignaient des douzaines de gâteaux faits maison, le tout sous un plafond de tôle en relief datant d’un autre âge. C’était le genre d’endroit un peu bohême et sympathique où l’on pouvait croiser autant les habitants du lieu que les touristes. Les toilettes, pas toujours d’une propreté irréprochable, étaient couvertes d’affiches annonçant des prestations d’artistes locaux comme d’autres plus prestigieux. En été, sa terrasse était incomparable… du moins jusqu’à ce que le gouvernement étatsunien construise la monstruosité architecturale bunkeresque qui lui sert d’ambassade au milieu des années 1990, bloquant toute la vue vers la colline parlementaire.

Eh bien! J’apprends ce soir en feuilletant les nouvelles de la capitale (ça m’arrive), que le café a récemment déménagé. Qui plus est, le déménagement a été motivé par l’état de délabrement du bâtiment, qui, paraît-il, a «atteint la fin de sa vie utile». Et voilà que le Conseil municipal a autorisé sa démolition. Ce qui le remplacera n’est pas encore décidé, parce que le bâtiment proposé jure vraiment avec l’environnement bâti. Surtout, l’édifice illustré dans l’article en lien n’a rien de la chaleur de l’original…

Bon. Ça me fait un endroit de moins à visiter lors de mon prochain passage à Ottawa, apparemment. Ça fait partie de la vie, mais ça ne me rajeunit pas (les souvenirs dont je parle datent maintenant d’une vingtaine d’années!). Il me reste toujours, une rue plus loin, une délicieuse gelateria qui n’a pour seul inconvénient d’être trop occupée durant les mois d’été… mais où les souvenirs abondent aussi.

Dix ans déjà

Ancienne maison des Jésuites de Saint-Jérôme. Image tirée du site de l'Association des Anciens du Collège Sainte-Marie (cliquez sur l'image pour accéder au site).
Ancienne maison des Jésuites de Saint-Jérôme. Image tirée du site de l’Association des Anciens du Collège Sainte-Marie (cliquez sur l’image pour accéder au site).

Il a dix ans, du 1er au 6 mars 2004, j’étais là, dans ce qui alors était la maison de retraite des Jésuites à Saint-Jérôme, en discernement (l’édifice a depuis été vendu et se retrouve au cœur d’une controverse immobilière, mais ça, c’est une autre histoire). Si j’étais dans cette résidence des Jésuites, c’était pour achever un processus de discernement concernant mon avenir chez les Clercs de Saint-Viateur, où je cheminais formellement depuis 1999. J’étais officiellement religieux (de vœux temporaires) depuis le mois d’août 2002. J’étais donc au milieu de mon triennat.

L’histoire commence en novembre 2003, alors que notre Supérieur provincial de l’époque (maintenant Supérieur général de la congrégation) est venu en visite pastorale dans la région où j’avais été envoyé en mission, en Abitibi. J’y étais alors depuis un peu plus d’un an et je m’y plaisais généralement, même si je n’arrivais pas vraiment à trouver un terrain de mission convenant à la réalité de notre communauté, établie en marge d’Amos. J’avais été envoyé là pour découvrir autre chose que le milieu universitaire. Sur ce plan, c’était réussi: je participais activement à l’organisation d’activités en compagnie de la très dynamique religieuse responsable de la pastorale jeunesse du diocèse d’Amos. Nous portions particulièrement notre attention aux jeunes «fragilisés» par l’existence avec qui nous essayions du mieux que nous le pouvions de créer des activités et des structures permettant leur épanouissement avec un minimum d’encadrement pastoral. Afin de mieux m’outiller pour cette tâche, j’avais entrepris un certificat en intervention auprès des groupes à l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue, ce qui m’a fait découvrir des aspects insoupçonnés de ma personnalité, tout en m’étant utile plus tard dans l’enseignement.

Ma propre évaluation de mon engagement aurait pu se résumer ainsi: je ne savais pas trop pourquoi on m’avait envoyé dans cette région (en fait, c’était aussi le sentiment de mes confrères, qui ne savaient pas trop quoi faire d’un jeune dans la trentaine bardé de diplômes) mais je faisais de mon mieux pour m’engager de manière signifiante dans le milieu et pour m’intégrer à la vie de ma communauté locale. Sans être parfaite, ma vie semblait avoir pris une direction intéressante. Ma communauté m’avait même délégué avec un confrère à Chicago en octobre pour y négocier un accord avec le pendant étatsunien en vue d’organiser un sommet continental (qui aurait porté sur le partage des ressources financières) et j’avais participé à un congrès de liturgie à Québec. Lorsque la fatidique rencontre avec on supérieur provincial a eu lieu, à la fin de sa visite pastorale, je venais d’être nommé coordonnateur d’un groupe de réflexion sur la pastorale jeunesse. Il semblait donc qu’on me faisait quelque peu confiance.

Eh bien… non. Je fus le dernier religieux que mon supérieur a rencontré avant son retour vers Montréal. Et ce qu’il m’a dit m’a proprement jeté par terre, surtout parce que j’étais allé le chercher à son arrivée à l’aéroport de Val d’Or (à une heure environ d’Amos) et notre parcours avait été émaillé de blagues et de conversation à la fois badine et sérieuse. Lorsque fut venu mon tour de le rencontrer, je l’ai donc fait avec confiance et ouverture. Mon journal de l’époque, rédigé au jour le jour, est intéressant à relire à cet égard. J’y vois les insatisfactions que j’avais face à ma communauté locale (notamment sa résistance au changement sur le plan liturgique et le manque de partage réel des responsabilités) ainsi que mes espoirs.

Le Provincial me rencontrait le dimanche matin, 23 novembre 2003. Je suis sorti de cette rencontre blessé, meurtri… avec le sentiment d’avoir été brutalisé, non pas physiquement, mais moralement. En gros, on me reprochait d’être trop indépendant, d’être difficile d’approche et parfois hautain, et par trop cérébral. Ma réflexion à la suite de cette rencontre est honnête (à dix ans de distance): je reconnais ces traits, tout en me demandant pourquoi «une communauté imparfaite semble chercher un candidat parfait». Je mets aussi le doigt sur un problème fondamental, qui touche probablement toujours le recrutement dans les communautés religieuses: la difficulté, pour un jeune, de vivre «en frères» avec des hommes qui ont tous l’âge d’être au moins son père ou même son grand-père, ce qui entraîne un inévitable paternalisme et le sentiment de ne jamais pouvoir devenir pleinement «adulte». À vingt ans, ça peut se comprendre. À trente et avec un doctorat en poche, un peu moins. Disons en tout cas que ça passait moins bien. Ayant aussi été élevé par des parents qui avaient cultivé chez moi l’autonomie, je me sentais de moins en moins à l’aise d’être infantilisé à l’âge adulte, alors que j’avais vécu seul pendant plusieurs années avant d’entrer en communauté.

Je n’avais toutefois pas l’intention de quitter la communauté. Ma réflexion immédiate portait trois options:

  1. Entamer un travail sérieux sur moi-même avec un accompagnement professionnel, ce dont je reconnaissais le peu de chance de résulter en un changement durable, ou du moins de donner les effets escomptés: on ne devient pas une autre personne. Toutefois, mon sentiment d’attachement à la communauté et mon désir de croissance personnelle me poussait à essayer.
  2. Quitter cette communauté et demander mon agrégation à une autre, plus intellectuelle (les Dominicains m’avaient toujours attiré). J’avais même été attiré par la vie monastique dans ma jeunesse et les monastères demeurent un espace de grande paix pour moi à ce jour, même si je sais que je ne pourrais plus devenir moine. Toutefois, cela entraînait une démarche assez complexe et qui m’apparaissait peu attirante, ayant eu la chance de cheminer en cours de noviciat avec les candidats à la vie religieuse d’autres communautés. Les défis étaient les mêmes partout pour les jeunes et s’articulaient essentiellement autour du défi intergénérationnel.
  3. Quitter la vie religieuse, l’option qui remportera finalement mes suffrages après mon discernement de mars 2004 chez les Jésuites. Pourtant, dans mon journal, c’est l’option qui m’intéressait le moins dans l’immédiat. J’avais passé dix ans en me sentant profondément interpellé par Dieu et je n’avais pas vraiment envie de quitter un univers que j’aimais, même si je trouvais l’Église oppressive comme institution. La vie religieuse, toutefois, ce n’est pas l’Église officielle: c’est quelque part un milieu parallèle qui permet de vivre sa foi sans se sentir nécessairement encarcané par les dogmes officiels.

Pendant les mois qui ont suivi, j’ai continué mes activités à Amos, tout en vivant ce questionnement et ce tiraillement, demandant finalement à mon supérieur provincial le privilège d’une retraite fermée pour procéder à un discernement final. C’est ainsi que j’ai pris la route de Saint-Jérôme le lundi 1er mars 2004 en compagnie d’une des cheffes des groupes de jeunes auprès desquels J’œuvrais, et qui se rendait chez une tante pour y passer une semaine en visite.

Sitôt arrivé à la maison des Jésuites, j’ai été frappé par l’austérité des lieux. En fait, il était très évident que les Jésuites n’étaient pas une communauté religieuse au sens où j’en faisais moi-même l’expérience, mais plutôt un groupe d’individus vivant chacun sa vocation de manière assez individuelle et intellectuelle. Curieusement, malgré ce que l’on m’avait dit lors de ma rencontre avec mon Provincial ne me poussait pas du tout chez les Jésuites, pas plus que je me sentais vraiment attiré chez les Dominicains. Et la raison en est la même que celle qui me fait préférer l’enseignement dans un milieu collégial plutôt qu’universitaire: trop d’intellectualisme crée un environnement de vie sans chaleur, ce que renforçait l’architecture presque carcérale de la maison des Jésuites. Partout, des murs en parpaings peints, une cafétéria caverneuse où certains retraitants étaient «en silence» au milieu des conversations d’autres commensaux. Un oratoire désert et une liturgie étriquée et complètement cérébrale, sans aucune place pour l’émotion. Mais je n’étais pas là pour y faire mon nid; plutôt pour y réfléchir. Le lieu s’y prêtait surtout par l’immense terrain boisé qui l’entourait. La nature m’a toujours servi de lieu de réflexion privilégié.

Le Jésuite qui m’accompagnait, feu le P. Édouard Hamel (je découvre qu’il est décédé en 2008) le faisait d’une manière discrète; il me faisait faire, à la jésuite, le travail de discernement à travers des lectures et exercices, puis me rencontrait de manière quotidienne. J’ai, dans mon journal, cette progression spirituelle et intellectuelle qui m’a amené à conclure que ma décision avait été prise avant même d’entrer dans l’édifice. J’allais quitter la vie religieuse et demander d’être relevé de mes vœux. Ironie du sort, j’ai également rencontré celui qui allait partager ma vie pendant les deux années suivantes lors de cette retraite fermée. Le fait de le rencontrer ne fut pas la raison de ma décision de quitter la vie religieuse, mais cela semblait confirmer une décision déjà prise en mon for intérieur quelque part en janvier. Notre relation ne fut pas de tout repos et nous nous sommes finalement quittés à l’automne 2006, mais elle m’aura aidé à retomber sur mes pieds au sortir de la communauté.

Il y a dix ans exactement aujourd’hui, j’étais à Rigaud, dans un chalet de la communauté qui me servait de quartier général pour me chercher un emploi. J’ai parcouru la région montréalaise, laissant mon curriculum vitæ dans presque tous les Cégeps de la région. J’ai aussi posé ma candidature à un poste d’enseignement à temps partiel à l’Université d’Ottawa, où j’enseignerai finalement pendant trois ans avant d’obtenir le poste que j’occupe présentement. Question de gagner ma vie, j’ai aussi rempli quelques contrats de recherche, ce qui mènera finalement à la publication de deux livres.

La vie communautaire a handicapé ma carrière et j’en suis bien conscient; le temps passé en activités pastorales et en croissance spirituelle ne fut pas passé à faire de la recherche intensive et à publier. C’était toutefois un choix que j’ai fait et j’en accepte les conséquences, car ce ne fut pas du temps perdu. Ces cinq années m’auront humanisé et permis d’être autre chose qu’un intellectuel désincarné, ce que j’aurais fort bien pu devenir. Oyaté n’aurait jamais pu aimer l’intello que j’étais durant mes années étudiantes. Et j’avais besoin de vivre l’expérience de la vie religieuse, si ce n’est que pour découvrir que ce n’était peut-être pas ma voie, du moins pas dans le monde de la vie religieuse actuelle. J’ai gardé d’excellents amis dans la communauté, notamment plusieurs artistes, dont l’un est venu en visite l’été dernier. Donc, ne vous en faites pas: je suis heureux d’avoir fait ces choix.

Blast from the past

Avec Annie et Julie, vers 1980Fesse-de-Bouc n’est pas que mauvais. Par exemple… Hier après-midi, après une réunion un brin ennuyeuse, je m’aperçois que ma cousine (celle du milieu sur la photo) a mis en ligne cette photo de nous enfants. C’était quelque part entre 1978 et 1980 si ma mémoire est bonne. J’y suis avec ces deux sœurs qui étaient en plus mes amies d’enfance… et un nounours dont j’ai oublié le nom. C’était quelque part en hiver ou au printemps, je crois, parce que l’ours n’avait pas encore trop souffert du fait qu’il partageait mon lit. Je recevais un nouveau nounours chaque année dans la nuit de mon anniversaire; ma mère enlevait l’ancien, généralement tout fripé et qui avait perdu un peu de sa bourre de billes de styromousse après un an d’usage intensif, et je me réveillais auprès d’un tout nouveau nounours le matin de mon anniversaire. l’autre, disait ma mère, était parti au «pays des nounours». Chacun d’eux recevait un nom… rarement un nom très original. Il y a eu des Yogi et des Winnie, un Bruno, et quelques autres.

Je ne sais pas pourquoi, peut-être parce que le fait de prendre des photos à la maison, même durant les réunions familiales, était très rare dans ma famille dans cette époque pré-numérique, mais je me souvenais très bien de cette photo lorsqu’elle est apparue. C’était une soirée où mon oncle et ma tante étaient venus en visite à la maison, probablement pour souper. Et puis il y avait eu cette photo sur le divan familial… que mes parents possèdent toujours, si je ne m’abuse. Il a un peu perdu de ses couleurs, mais comme le salon ne sert pratiquement jamais, je ne crois pas que mes parents aient changé les meubles.

Nous nous amusions toujours beaucoup, tous les trois. J’ai souvenir de fins de semaines épiques passées sur le bateau de mes parents quelques années plus tard. Et puis la vie nous a séparés… Il faudrait bien qu’on se revoie un de ces jours!

Merci de ce beau souvenir, Annie! Ça faisait du bien (même si j’ai franchement l’air fou sur cette photo)!

 

Une inondation de souvenirs en ce nouvel-an

Photo tirée du site du Centre funéraire de Joliette. Cliquez sur l'image.
Photo tirée du site du Centre funéraire de Joliette. Cliquez sur l’image.

L’autre jour, en parcourant (on ne peut plus vraiment dire «en feuilletant» le journal local de mon patelin d’origine, j’apprends que mon enseignante de 4e année est passée ad patres. Ce n’est pas que c’était une surprise, à 93 ans, tout de même, mais ça m’a quand même fait tout drôle.

Les souvenirs sont revenus me visiter… la seule religieuse enseignante que j’aie eu durant ma carrière d’«apprenant», comme on aime à dire aujourd’hui. Dans ces années 1980 qui nous faisaient vivre le régime pédagogique dit «transitoire» (je n’ai jamais su ce que ça voulait dire; c’était tout simplement inscrit sur nos bulletins), elle n’avait pas perdu de vue que les élèves pouvaient grandir s’ils étaient constamment mis au défi de faire mieux, et ce malgré l’apparent manque de direction du programme et l’absence totale de manuels. Je garde du primaire le souvenir de l’odeur bien particulière du papier passé à la polycopieuse dont l’encre violette s’évaporait en environ six mois. De tous mes enseignants du cours primaire, je me souviens distinctement de deux: elle et mon enseignant de sixième, qui exigeait de nous que nous l’appelions «Monsieur Roberge» et non «Arthur» et qui nous faisait préparer des «journaux de classe» que j’ai encore dans mes dossiers. J’ai aussi retenu l’utile «B3CF2R» de mon enseignante de cinquième, mais j’ai oublié son nom… c’est tout dire.

Sœur Béatrice, comme nous l’appelions tous, avait ce talent d’être à la fois chaleureuse et exigeante. Elle savait que les petits dégourdis de mon genre avaient besoin d’être poussés pour exceller… et la leçon a certes été retenue. En plus d’enseigner au primaire, elle tenait des cours du soir en peinture pour les adultes; nul besoin de dire que l’aspect esthétique de l’enseignement lui tenait aussi à cœur. J’ai souvenir d’une présentation collective que nous avions faite pour un concours organisé par la Société Nationale des Québécois et qui portait sur l’histoire locale. Nous avions réalisé un diaporama pour lequel presque tous les élèves avaient prêté leur voix à la narration accompagnant (en simultané; c’était quand même quelque chose, sur le plan technique, en 1982) le diaporama expliquant le petit chemin de fer de Barthélémy Joliette. Lorsqu’un groupe de mes étudiants a décidé de réaliser, cet automne, un projet sur le premier chemin de fer canadien, de La Prairie à Saint-Jean, pour lequel la locomotive «Dorchester» qui a terminé sa carrière sur le petit chemin de fer sur lequel avait porté notre projet, les souvenirs sont revenus en masse.

Cet intérêt pour l’histoire, elle le portait haut et fort, d’ailleurs. Même si le programme d’enseignement primaire de l’époque avait été expurgé pour en enlever toutes les références potentiellement clérico-nationalistes qui en avaient formé le centre avant les grandes réformes des années 1960, elle continuait à nous parler des anecdotes qui lui importaient. C’était, évidemment, une vision bien personnelle (et aujourd’hui je la considérerais étriquée) de l’histoire, mais elle savait nous faire aimer l’histoire et la rendre vivante. Cela ne l’empêchait pas non plus de profiter de toutes les occasions possibles pour nous inculquer les notions nécessaires de mathématiques et surtout de grammaire et d’orthographe française qui seraient plus tard nécessaires à notre succès. Elle le faisait, bien avant que cela devienne une mode pédagogique, par le biais de «projets intégrateurs», où les notions apprises étaient incluses dans un projet ayant un but concret. Nous acceptions même qu’elle commence la journée par une prière; une pratique qu’elle était évidemment la seule à poursuivre et que, j’avoue, je ne voudrais pas revoir en classe de nos jours, tout catho que je sois.

J’ai enfin souvenir d’avoir réalisé pour elle (et ici j’oublie quel était le but de l’exercice), une maquette de maison à la canadienne plutôt bien réussie, avec cuisine d’été et lucarnes, que j’ai d’ailleurs conservée longtemps (ça ressemblait quelque peu à ceci). Nous avions tous à réaliser une maquette; l’inspiration de la mienne venait de la couverture de l’annuaire téléphonique de cette année-là (que peuvent utiliser comme inspiration les jeunes d’aujourd’hui?). Je diverge… mais comme je le disais, de tous mes enseignants du primaire, c’est d’elle dont j’ai gardé le souvenir le plus vif.

J’ai vu Sœur Béatrice une dernière fois il y a quelques années; j’étais allée la visiter dans le couvent où elle avait pris sa retraite (tout en continuant à donner des cours de peinture). Elle se souvenait bien vaguement de moi, mais elle aussi avait gardé un souvenir des projets de classe que nous avions faits. Requiescat in pace!

Samedi Saint 2013

Mont MurchisonAu moment où j’écris ces lignes, nous n’avons toujours pas décidé ce que nous allons faire en ce samedi, Oyaté et moi. Je viens de passer un vendredi pépère et nécessaire en cette fin de session où il semblerait que mon corps est un tantinet plus fatigué qu’à l’habitude. Je ne détesterais pas aller faire un tour dans l’une ou l’autre grande ville pour nous changer les idées à tous les deux, mais, chose rare, je n’ai pas particulièrement envie de prendre le volant. Mais bon… on verra et je vous tiendrai au courant (ou pas). En 2009, j’avais pu prendre la route et me rendre au pied du mont Murchison pour faire ma petite messe sur le monde à la Teilhard de Chardin, mais c’était le 11 avril et surtout, le printemps était arrivé quelque peu plus hâtivement cette année-là. Présentement, il y a encore beaucoup de neige et je ne sais pas trop comment sont les routes en montagne. Je vous entraîne quand même sur la route de mes souvenirs de Pâques, puisque c’est ce que je fais depuis deux jours.

Durant les années où Boris et moi organisions les Montées Pascales, le Samedi Saint était une journée frénétique. En effet, après la célébration festive du jeudi soir, la journée intérieure et pénitentielle du vendredi, le samedi était consacré, pour la plus grande partie, à la préparation de la grande Veillée pascale. Comme nous avions avec nous des groupes de jeunes et que le rôle de cette retraite de fin de semaine était principalement catéchétique, l’organisation de la liturgie de la Veillée pascale était leur était confiée. Nous divisions le groupe en quatre comités, chacun d’entre eux s’occupant de l’une des quatre liturgies de la soirée: Liturgie du Feu, de la Parole, de l’Eau et de l’Eucharistie, les organisateurs se répartissant l’animation des quatre groupes. La journée se passait donc en approfondissement des lectures, en préparation de gestes rituels significatifs et, durant les dernières heures, c’était la préparation des lieux et le rassemblement du matériel nécessaire qui prenait toute la place. J’ai de nombreuses photos de ces activités, mais comme je n’ai pas la permission des gens qui y figurent pour les publier, vous devrez vous contenter du récit.

La Liturgie du Feu est une célébration unique à la Veillée pascale. On y allume le feu nouveau, symbole de la résurrection et de la vie qui recommence. Se mêlent ici, évidemment, commémoration du printemps, de la joie de vivre, du rôle rassembleur du feu dans l’histoire humaine et… l’éclat de la résurrection. Au fil des années, nous avons vécu des feux de joie extérieurs, des feux plus modestes mais non moins spectaculaires à l’intérieur, mais toujours cette joie de se rassembler autour d’un feu qui ranime le groupe après la journée qui venait de se passer. L’avantage des lieux que nous utilisions pour les Montées pascales était que nous devions généralement faire procession d’un lieu de liturgie à l’autre, ce qui marquait clairement l’articulation de la célébration dans son ensemble et donnait l’occasion de nombreux chants.

Même lorsque j’ai vécu la Vigile pascale en paroisse, la Liturgie du Feu était spectaculaire. J’ai souvenir de ce hasard troublant qui, à l’église Saint Joseph’s d’Ottawa avait vu un orage éclater juste avant que l’on n’allume le feu nouveau au jubé et que se répande la lumière par l’allumage de cierges de l’arrière à l’avant de l’église. J’ai aussi souvenir de cette fête de Pâques 2002 vécue à l’Abbaye Notre-Dame d’Oka, chez les Trappistes, où l’allumage du feu nouveau se passait hors de l’église abbatiale… plongée dans l’obscurité. L’attente semblait insoutenable, alors que nous entendions le chœur des moines s’approcher en portant le feu.

Puis, la lumière ayant été faite, nous passions aux choses sérieuses… les sept lectures de l’Ancien Testament, l’ouverture de notre «album de famille» de foi que nous relisions, de la Genèse, dont les récits imagés rappellent le pouvoir créatif qui nous est confié, en passant par l’obligatoire lecture de l’Exode, la Pâque juive, pour terminer chez Ézéchiel, qui nous rappelle que Pâques, c’est laisser son «cœur de pierre» se faire remplacer par un «cœur de chair». Le tout culmine par un extrait de la lettre de Paul aux Romains, puis par l’Évangile de la résurrection. Le tout est parsemé de psaumes et d’acclamations qui renforcent le message d’ensemble, qui se veut essentiellement un rappel de cette longue histoire d’amour de Dieu envers l’humanité.

Selon les années, nous choisissions de procéder à l’ensemble, ou à une sélection de lectures, selon ce qui correspondait à l’expérience du groupe. Nous avons vécu durant ces liturgies de superbes moments de chant. L’année où j’ai vécu Pâques à Oka, la liturgie de la Parole fut toute en intériorité. L’année précédente, alors que j’étais à Port-au-Prince, c’était dans la joie et les tambours! Je me souviens aussi, à Amos, d’une version de l’un des psaumes sur des rythes vaguement country. J’ai aussi en mémoire certaines proclamations du texte de la Genèse qui rendaient particulièrement bien le caractère dramatique de cette longue histoire en sept jours. Celui-ci est trop souvent utilisé par les créationnistes pour l’ériger en une histoire se voulant «vraie», mais si on s’attarde à la poésie du texte, il suggère plutôt que l’humain doit porter attention à tous ces aspects de la Création qui forment son univers et qui rendent sa vie possible.

Bien nourris par ce passage littéraire, soutenus par le chant de l’Alléluia, nous passions ensuite à la Liturgie de l’Eau. Celle-ci nous retourne aux sources du baptême. Dans bien des paroisses de catholicisme ancien (lire: au Québec), cette portion de la liturgie revêt un caractère presque exclusivement symbolique dont l’unique importance réside dans la profession de foi, laquelle me mettait souvent mal à l’aise par son côté dogmatique. Dans les lieux où le catholicisme n’est pas la religion dominante, ce n’est pas le cas. Lorsque j’ai vécu la Veillée pascale en paroisse, à Ottawa ou ici à Red Deer, il y avait des catéchumènes qui complétaient ce soir-là leur processus d’entrée dans la foi catholique et qui recevaient baptême et confirmation. C’est un moment émouvant; ces gens-là ne sont pas là par routine, mais arrivent avec une conviction toute nouvelle et un désir d’entrer dans la communauté des croyants qui parle aux autres membres de l’assemblée.

Vient enfin la Liturgie eucharistique, en laquelle la célébration culmine. Je ne peux toutefois m’empêcher de penser à cette liturgie que Boris et moi avions si patiemment préparé l’ensemble de la liturgie qu’il en avait résulté une certaine… rigidité. Et nous étions là, les huit participants, en aubes autour du maître-autel de la chapelle du Collège Bourget, prêts à entonner le Sanctus quand… la première note est sortie quelque peu de travers (j’ai oublié qui chantait). Fou-rire généralisé autour de l’autel. Rien à faire. La joie qui, jusque là avait été plutôt contenue, venait d’éclater. La leçon que j’en ai tiré est qu’il faut laisser sa place à l’Esprit dans l’expression de la foi… Je ne sais pas quelle leçon Boris en avait tiré, mais je sais qu’il se souvient aussi bien que moi de ce moment.

Durant les Montées, des agapes fraternelles suivaient, qui avaient tout leur sens pour un groupe qui venait de vivre trois jours intenses ensemble. Nous étions tous très fatigués, mais heureux. Certaines années, la Vigile pascale a duré plus de quatre heures. J’ai vécu une célébration de trois heures en paroisse (à Saint-Joseph’s) qui n’a pas paru longue et qui fut suivie d’un sympathique goûter de lamb cakes (des gâteaux en forme d’agneaux). Le rassemblement fraternel après la Vigile que j’ai vécue ici, à Red Deer, était autrement moins intéressante pour moi, car je ne connaissais personne et je ne me suis jamais intégré à la vie catholique ici. J’ai parlé des raisons de cette distance plus tôt dans ce récit pascal.

Est-ce que ces activités annuelles de célébration de Pâques me manquent? D’une certaine manière, j’en appréciais le caractère fraternel et joyeux, ainsi que le défi de cette rencontre de gens nouveaux d’année en année (ainsi que, quelquefois, de revoir des participants «réguliers»). J’y ai vécu de beaux moments. Toutefois, maintenant, ma vie est ailleurs. Non, la foi ne m’a pas abandonné, mais je la vis autrement. Je pense toutefois que je serai présent à une Veillée pascale ce soir, simplement pour compléter ce ressourcement dont je sentais le besoin il y a quelques jours et que j’ai enrichi en vous partageant ces souvenirs.

Joyeuses Pâques!

Vendredi Saint 2013

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Croix de fer du mont Rigaud (Qc), Vendredi Saint, 14 avril 1995. Avant qu’un projet du Millénaire voie sa rénovation et l’installation d’un éclairage par fibre optique, elle dressait sa silhouette solitaire et quelque peu rouillée au sommet de cette colline et on pouvait s’en approcher. Depuis sa rénovation, elle est entourée d’une clôture.

J’ai plusieurs souvenirs associés au Vendredi Saint… tous portés par un haut degré d’intériorité et ce même les années où j’étais pris par la frénésie de l’organisation de Montées Pascales.

Il me vient à l’esprit certains moments forts, typés, qui revenaient d’année en année et qui donnaient sens à la démarche pascale sans pour autant tomber dans un certain misérabilisme que l’on m’avait appris, enfant, à associer au Vendredi Saint (et que les films de Zeffirelli ne faisaient qu’amplifier).

Pendant la douzaine d’années que j’ai passées à vivre intensément la montée pascale, j’en ai passé dix en compagnie de groupes de jeunes et deux en milieu paroissial. Avec les jeunes, nous avons vécu des liturgies intenses, des moments d’intériorité autour de films, conférences ou autres sources de réflexion, des démarches de pardon, ainsi que des excursions qui s’apparentaient au «chemin de croix» sans pour autant prendre la forme des 14 stations traditionnelles. En paroisse, à Ottawa, j’ai vécu un jeu de la passion que j’ai ensuite traduit pour l’utiliser avec nos jeunes à Rigaud, puis à Amos. En milieu paroissial, en Haïti, j’ai vécu plusieurs chemins de croix traditionnels dont on ne peut dire qu’ils me parlaient beaucoup, mais au sein desquels tout l’âme souffrante d’Haïti s’exprimait dans ce répons: «À la soufrans ampil».

Marche du Pardon à Joliette, 1993. Le groupe de la Montée Pascale se joignait à la marche diocésaine. J'ai oublié l'identité de la plupart des participants dont on voit le dos. Je porte un blouson de cuir à l'effigie de l'Université d'Ottawa.
Marche du Pardon à Joliette, 1993. Le groupe de la Montée Pascale se joignait à la marche diocésaine. J’ai oublié l’identité de la plupart des participants dont on voit le dos. Je porte un blouson de cuir à l’effigie de l’Université d’Ottawa, à droite.

Mais qu’est-ce que cette commémoration de la crucifixion? En quoi pouvait-elle parler à des jeunes au tournant du millénaire? Je ne peux parler pour les autres; pour ma part, ça m’avait fait prendre conscience d’un aspect de la foi qui est en fait très libérant: s’il est mort sur la croix pour les péchés du monde, pas besoin de misérabilisme. La reconnaissance est plutôt à l’honneur. Ma foi n’est pas centrée sur la souffrance, sur la croix, mais plutôt sur ce qui lui donne sens: la résurrection et l’espoir. Cependant, pour comprendre cela, il faut aussi voir ce que ce pardon veut dire, et le Vendredi Saint est le moment de cette démarche, bien physique.

Les années de la Montée Pascale joliettaine nous voyaient nous joindre à la marche diocésaine du pardon, qui ralliait les quatre paroisses du Joliette métropolitain pour se terminer à la cathédrale. C’est alors que notre groupe se séparait des marcheurs pour se rendre juste à côté, à ce qui était alors la maison provinciale des Clercs de Saint-Viateur pour la célébration communautaire du Vendredi Saint. Pendant la marche, des chants, des réflexions… mais aussi du silence. C’était un mini pèlerinage d’environ six kilomètres dans la ville qui suivait approximativement ce trajet. Cela a toujours lieu, comme je peux le constater dans l’actualité joliettaine et n’est pas unique à Joliette. En tant que participant toutefois, je trouvais intéressant de me joindre à un groupe plus grand de fidèles, mais en même temps, ça ne contribuait pas tellement à mon intériorité et j’avais l’impression de faire quelque peu de l’exhibitionisme religieux. Je n’ai jamais aimé donner ma vie de foi en spectacle.

Lorsque la Montée Pascale s’est déplacée à Rigaud, nous avons vécu ce cheminement sur la colline au pied de laquelle est bâti le Collège Bourget, qui accueillait notre groupe. Selon les années et la date de Pâques, le sentier était plus ou moins passable, mais nous avons toujours vécu là une excursion qui permettait à la fois de sortir de l’intérieur qui aurait pu devenir oppressant et de vivre des moments de prière signifiants. La Montée prenait alors un sens physique autant que spirituel. Elle nous préparait pour la liturgie de l’après-midi. En général, ces liturgies se sont vécues à l’interne, mais nous avons organisé la célébration en collaboration avec la paroisse en 2000. Ce fut une expérience intense, car nous présentions le Jeu de la Passion (pour lequel tous les participants sauf le narrateur avaient appris par coeur la Passion selon Saint Jean) et dont on m’a parlé souvent par la suite. Le curé d’alors s’était plié de bonne grâce à notre demande, surtout parce qu’il avait eu des liens avec le mouvement de l’ACLÉ (Association des comités de liturgie engagée) et qu’il était donc ouvert à une prestation non-traditionnelle de la Passion, laquelle n’était pas pour autant un spectacle.

J’ai quelques souvenirs associés à cette production, si ce n’est les efforts conjoints de Boris et moi-même pour en préparer le livret et le déroulement. Puis, pendant la Passion elle-même, l’un des participants, qui tenait le rôle de Pilate, a sauté une réplique… Boris, qui tenait le rôle de narrateur (le seul qui avait un texte devant lui), a, sans broncher, continué sa narration à la suite de la réplique qui avait été dite, les autres ont enchaîné… et les seul(e)s qui ont constaté le «délit» au texte furent celles et ceux qui, malgré notre demande de déposer leurs Prions en Église pour se mettre à l’écoute du texte, lisaient. Cette tradition, qui vient du temps où la liturgie se déroulait en latin, a entraîné la formation de générations de catholiques qui semblent penser que la messe n’est pas valide s’ils ne la lisent pas en même temps que les célébrants. Mais bon. Nous avions sauté quelque chose comme trois versets et on pouvait entendre le froissement des pages alors que ces gens cherchaient l’endroit où nous avions repris le texte.

Nous avons repris la chose avec des jeunes à Amos. Nos participants, qui devaient à nouveau apprendre le texte de l’Évangile, ont vécu un moment d’approfondissement de celui-ci. Cette fois, le texte s’est déroulé sans accrochage autre que ma demande à l’évêque d’une «courte» homélie a résulté, disons, en un texte qui se noyait dans des explications surfétatoires. Tout de même, un jeune frère ne peut pas contrôler un évêque; on se plie et on attend.

Je ne me souviens plus à quel endroit j’ai vécu l’Office du Vendredi Saint à Port-au-Prince, entre de trop nombreux chemins de croix. Je me souviens toutefois que, pendant la célébration, j’ai dû sortir parce que j’ai été victime d’un coup de chaleur et que je me suis presque évanoui. Depuis mon arrivée en Alberta, j’ai vécu le Vendredi Saint une fois en paroise (et ce n’est pas aujourd’hui). La liturgie, bien que traditionnelle, était simple, belle et intériorisante.

L’aspect central de la crucifixion étant le pardon, durant les Montées Pascales, nous avons souvent présenté des films où celui-ci tenait la place centrale, afin d’amener la réflexion à la vie courante. Le film Dead Man Walking (en version française) a souvent rempli ce rôle. Nous avons aussi projeté le film Le Pardon, de Denis Boivin.

J’ai aussi souvenir de rencontres du pardon profondément transformante en soirée pendant ces Montées Pascales. À Amos, nous avions accueilli plusieurs jeunes que la vie avait quelque peu malmené. Des partages et des rencontres individuelles du pardon ont rendu possible l’ouverture de certaines démarches de guérison. Évidemment, j’ignore ce qui a pu se produire dans la vie de ces jeunes par la suite, puisque j’ai quitté la région, mais j’avais été remué par leur candeur et par la facilité avec laquelle ils liaient le pardon religieux à leur propre expérience de vie. En regard de cette expérience de transformation personnelle, les célébrations de la Résurrection, le lendemain, prenaient un sens tout nouveau et qui ne reposait pas seulement sur une intellectualisation théologique. Sur une note plus légère, notre évêque, Gérard Drainville, qui avait accepté de remplacer à pied levé le prêtre qui devait célébrer le pardon avec nos jeunes, avait bien aimé mon sucre à la crème… même un Vendredi Saint.

Table mise pour la célébration du Seder christianisé le soir du Jeudi Saint 1995 à Rigaud.
Table mise pour la célébration du Seder christianisé le soir du Jeudi Saint 1995 au Collège Bourget de Rigaud.

Montée pascale

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C’est là, au pied du mont Murchison, à Saskatchewan River Crossing, que je suis allé célébrer Pâques hier.  Comme on peut le voir, le temps était beau et, malgré un vent soutenu (il vente toujours à cet endroit) le soleil rendait le tout très agréable. J’y ai dit, un peu comme Teilhard de Chardin (si je peux me comparer au grand Jésuite) ma «messe sur le monde». Associé à la nature dans son renouveau, je suis allé me replonger dans le mystère de la Résurrection. J’y ai porté tous ceux qui me sont chers.

La montagne a toujours eu un sens profondément spirituel. En fait, si on était au Québec, il y aurait indubitablement, juché sur le pic le plus élevé de cette montagne de 3 333 mètres de hauteur, une croix. Elle serait bien sûr illuminée la nuit grâce aux bons soins des Chevaliers de Colomb ou de quelque association pieuse du genre. Heureusement, ici, personne n’a spirituellement pris possession de cette montagne. Ça laisse l’horizon beaucoup plus ouvert.

J’ai passé l’essentiel de la journée en prière, à bord de Bernadette (soubi-roues?), ayant fait provision de musique idoine pour le voyage. Je me suis tout de même arrêté près d’une heure à ce qui était véritablement ma destination: Saskatchewan River Crossing, pour y dîner et y prier plus intensément. Dans le silence seulement rompu de temps à autre par un petit groupe de voyageurs, des pèlerins de la beauté comme moi. Cependant, par la suite, il me semblait un peu, comment dirais-je, «anticlimaxique» de revenir directement vers Red Deer; je suis donc demeuré plus longtemps dans la contemplation des montagnes en prenant un trajet quelque peu tarabiscoté (les habitués de ce blogue sauront que c’est un peu ma spécialité) qui m’a également fait découvrir un nouveau coin de la campagne albertaine. Un trajet de 690 km selon Google Maps (et aussi selon mon compteur kilométrique) qui m’a pris un peu plus de sept heures.

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Mais qu’est-ce que Pâques pour moi, qui suis un catholique tout ce qu’il y a d’hétérodoxe? J’ai même déjà dit que je ne crois pas vraiment à la résurrection telle qu’on nous l’a enseignée en catéchèse… Alors, quoi, donc?

Pâques veut dire «passage». Dans ma vie personnelle, j’en ai vécu plusieurs, de ces passages. Au plan spirituel, Pâques a, du moins depuis une vingtaine d’années, toujours revêtu un sens bien particulier. Comme le disait Boris hier, lui et moi nous sommes connus dans le cadre d’une «montée pascale» organisée par les Clercs de Saint-Viateur à Joliette. Plus tard, la responsabilité d’organiser ces activités nous est revenue. Mais qu’est-ce qu’une montée pascale? Tout le monde n’a pas la chance d’avoir les Rocheuses à portée de roue (ou même le mont Rigaud, où nous avons vécu plusieurs de ces montées).

La montée est d’abord une démarche spirituelle, un «passage», justement. C’est aussi pour moi un temps d’arrêt. Au moins une fois par année, je dois recharger mes batteries spirituelles, et comme elles sont ancrées dans la tradition catholique, c’est là que je vais de prime abord puiser l’énergie nécessaire. De toutes les «montées pascales» que j’ai vécues entre 1991 et 2003, la première et la dernière sont restées marquées tout particulièrement d’une pierre blanche. La première, parce que, justement, c’était la première fois que je me plongeais ainsi dans la tradition pour me ressourcer au sens fort. Non, ce n’était pas tant le contenu dogmatique qui m’importait, mais plutôt la dynamique spirituelle ancrée dans la quête du peuple d’Israël que les Chrétiens ont réinterprétée. Je comprenais de l’intérieur, avec le cœur, pourquoi la foi importait dans ma vie, même si, en ce qui concerne les formes… ça allait prendre du temps.

En fait, par la suite, ce sont les formes de la liturgie que j’ai approfondies, ce qui explique peut-être que mes expériences subséquentes n’aient pas eu la même force. Une fois devenu organisateur, c’est plutôt l’expérience partagée des autres participants qui est venue me nourrir. Et cette dernière montée pascale vécue à Amos en 2003 m’a marquée justement parce que les jeunes qui y participaient étaient, dans bien des cas, des grands blessés de la vie, des écorchés vifs qui venaient participer à cette activité non pas parce qu’ils voulaient comprendre quelque chose de Pâques dans le sens intellectuel, mais parce qu’ils cherchaient à rencontrer des gens qui poseraient sur eux un regard d’amour qui, tout en les acceptant pour ce qu’ils étaient, leur dirait qu’ils étaient plus que la somme de leurs gaffes et leur pointerait un peu la voie vers ce «va et ne pèche plus» de Jésus. Pas: «va dire cinquante prières et te rouler dans la cendre et te flageller en public.» Non. Simplement faire le plein d’amour pour mieux repartir.

Aujourd’hui, je vis ma foi un peu en marge de l’Église, justement parce que celle-ci tombe trop facilement dans le piège du jugement, des déclarations de principe emberlificotées dans un langage théologique hermétique que l’on accuse les médias de ne pas comprendre (alors qu’il n’y a rien à y comprendre: l’amour, ça ne se dit pas en thèses; Jésus parlait en paraboles). Justement, jeudi soir, je suis allé célébrer l’Eucharistie avec la communauté de Sacré-Cœur, où j’avais vécu la Vigile pascale l’an dernier.

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L’église n’a pas une grande valeur architecturale… mais la communauté paroissiale est accueillante et chaleureuse. Cependant, depuis l’année dernière, un nouveau curé est arrivé… qui nous a asséné l’Eucharistie dans toute sa splendeur dans une homélie apologétique digne des preachers protestants. Exit le dialogue interreligieux: les Catholiques ont une fois de plus la vérité. ARGGGGGH! Ça m’a pris tout mon p’tit change pour me replonger dans la célébration, ce que l’utilisation de l’interminable Prière Eucharistique #1 n’a pas aidé (oui, je les connais toutes par cœur et leurs formules ampoulées ne me disent plus grand-chose). J’allais retourner célébrer les deux autres jours du Triduum en paroisse, mais là, j’avoue, j’avais amplement eu ma dose. Les montagnes, elles, inspirent vers le haut et ne rabattent pas à coup de formules théologiques sèches.

Ma foi, comme le dit justement Boris dans son billet cité plus haut, est faite de questionnements. Je n’ai pas de réponses, mais j’en suis venu à justement accepter de ne pas en avoir. Car on touche ici à une réalité plus profonde que ce que permettent d’explorer les théories psychologiques. Justement, je rencontrais récemment quelqu’un qui. vivant un questionnement personnel profond, m’a demandé comment je réconciliais homosexualité et catholicisme. Si j’arrive à le faire, c’est que je suis convaincu (et ça, c’est de l’ordre de la foi) d’être aimé de Dieu avec tout ce que je suis. Je me fous éperduement de ce que l’encapuchonné de blanc qui siège à Rome peut bien raconter (et il semblerait que je ne sois pas seul). Je demeure catholique parce que c’est profondément inscrit dans mes «gènes spirituels», mais je suis éloigné de l’Église à cause de ses prises de position dogmatiques qui renient l’esprit de l’Évangile. Encore une fois, Jésus ne se prononçait pas ex cathedra: il parlait du Royaume en images, en paraboles, car ce n’est qu’ainsi qu’on peut s’approcher du sens profond d’une réalité à la fois aussi familière et étrangère.

Année après année, les neuf lectures de la Vigile pascale nous rappellent l’histoire de notre foi comme «peuple». Il nous revient de nous y plonger et d’y trouver le sens que prend ce «passage» dans notre propre vie… à chaque année qui passe.